Solange Térac, tout format, tout genre, toute époque


Née le 13 février 1907 à Paris (16e arrondissement), Solange Térac a traversé le XXᵉ siècle cinématographique, des années 30 aux années 60, en scénariste prolifique, dialoguiste exigeante, dramaturge tenace. Une longévité exceptionnelle de 37 ans de carrière, surtout pour une femme, surtout dans un métier où les carrières s’amputent brutalement à la première fracture générationnelle1.

Là où beaucoup de ses consœurs, actives avant-guerre, ont disparu des plateaux dans les années 502 lors de la restructuration du secteur et de l’arrivée de la télévision, elle persiste et s’adapte. Elle a traversé les genres et les formats, passant du polar au film d’action, du cinéma à la télévision, avec toute une série de récits populaires, efficaces, solides, qui ont nourri le tissu narratif de leur époque, et fait tourner l’industrie.

Premiers pas derrière la caméra

Avant de devenir scénariste, Solange Térac se forme en creux : au poste d’assistante à la réalisation, là où tout passe mais rien ne s’écrit encore. À la fin des années 20, elle signe sous son nom de naissance (Solange Bussi) deux productions ambitieuses, Figaro (1929) et Le Collier de la reine (1929). Elle y apprend la mécanique des tournages, la grammaire technique du cinéma narratif, les contraintes concrètes d’un plan qu’il faut tenir. Pour une femme, à cette époque, cette école de terrain est déjà une anomalie.

En 1932, elle passe à la mise en scène avec deux films de fiction : La Vagabonde, adaptation qu’elle a voulu tourner “par admiration pour Colette”, et Mon amant l’assassin, un drame criminel. Deux tentatives précoces, deux incursions dans les zones troubles de la narration, l’intime et le suspense. La première renoue avec le romanesque au féminin, la seconde flirte avec les codes du polar. On y devine déjà une curiosité pour les genres réputés masculins, et un goût pour les récits tendus, construits. Sur le plateau, elle ne se contente pas d’observer : “Mlle Solange Bussi arpente le studio, crie d’une voix peu imposante des ordres, et, par son infatigabilité, finit par en imposer aux électriciens eux-mêmes.”3 Une rareté à l’époque, que cette présence féminine à la tête d’une équipe technique, dans un rôle encore réservé aux hommes. “Une jeune femme à la voix décidée et aux idées nettes,” notera un journaliste, impressionné par cette metteuse en scène vêtue de gris, au “vocabulaire technique sur les lèvres”.

À la fin des années 30, Térac bascule pleinement vers l’écriture de scénario.

Années 40-50 : apogée de la scénariste

Au fil des années 40, Solange Térac s’impose comme l’une des figures solides du scénario français. Elle signe notamment Le Pavillon brûle (1941) et L’Honorable Catherine (1943), qui l’inscrivent durablement dans les rouages d’un système de production dominé par les hommes. C’est à cette même époque qu’elle collabore avec Léo Joannon sur Lucrèce (1943), un drame psychologique adapté de la pièce de Lajos Zilahy, dans lequel elle démontre une maîtrise des tensions morales et des dialogues ciselés ; un terrain rarement accordé aux femmes scénaristes à l’époque.

C’est pourtant dans le cinéma populaire d’après-guerre qu’elle va durablement s’illustrer.

À partir de 1946, elle tisse une collaboration féconde avec le réalisateur Robert Vernay. Ensemble, ils bâtissent une filmographie éclectique : Fantômas contre Fantômas (1949) (”un scénario extraordinaire a été écrit par Solange Térac et Robert Vernay” souligne la Cinématographie Française4), La Femme nue (1949), Ces sacrées vacances (1955)… Du polar au mélodrame, de l’adaptation littéraire à la comédie familiale, Solange Térac traverse tous les genres. Sa signature, c’est peut-être justement cette capacité à ne jamais se laisser assigner. Dans un métier où les femmes sont souvent cantonnées au psychologique ou au sentimental, elle écrit du crime, du mystère, de l’action, sans y perdre sa finesse.

Alors que les carrières féminines du cinéma d’avant-guerre se brisent souvent net dans les années 50 (le retour à l’ordre d’après-guerre referme les brèches ouvertes aux femmes, l’industrie se remasculinise, la critique sacre le “grand auteur” masculin5), Solange Térac, elle, réussit l’exploit de pivoter.

En 1953, elle repasse derrière la caméra avec Kœnigsmark, adaptation du roman de Pierre Benoît. C’est un geste rare à une époque où les réalisatrices sont encore presque invisibles. Le film mêle romance et espionnage sur fond de décor prussien ; une fresque ambitieuse, qui réaffirme son statut d’autrice-réalisatrice. Là encore, Térac s’attaque à un genre traditionnellement masculin et aristocratique, pour en faire une œuvre d’atmosphère et de tension.

La fin de la décennie ne ralentit pas sa cadence et continue de prouver son agilité, passant d’un Les Lumières du soir (1956) mêlant drame et chronique sociale, à une comédie burlesque L’Auberge en folie (1957), pour lesquelles elle est à la fois scénariste et dialoguiste, affinant sa maîtrise de la narration populaire.

Mais à l’orée des années 60, le paysage audiovisuel français bascule. L’essor de la télévision rebat les cartes. Les formats changent, les récits se resserrent, les rythmes s’accélèrent6. Et là où beaucoup s’effacent, Solange Térac pivote.

Les années 60 et la transition vers la TV et le polar

Sans renoncer à la fiction, elle s’adapte aux nouveaux formats, aux nouvelles attentes et fait la démonstration qu’un récit bien ficelé peut survivre aux mutations techniques ; et que les femmes savent aussi écrire pour le petit écran.

Un tour de force, car pour pouvoir jouer dans ce nouveau terrain de jeu n’était pas gagné d’avance, comme l’indique l’historienne Brigitte Rollet :

« Les femmes ont œuvré à tous les postes du cinéma, mais l’histoire officielle a régulièrement occulté leurs noms et leurs œuvres. […] La transition vers la télévision et l’audiovisuel a été un nouveau terrain à conquérir, où les femmes étaient encore moins visibles. »7

Elle entre dans le monde de la télévision avec Bob Morane, adaptation du héros populaire créé par Henri Vernes. Elle écrit les six épisodes de cette première série télévisée centrée sur le personnage, une série d’aventure mâtinée d’espionnage, qui reprend tous les codes du récit masculin, mais avec une efficacité narrative qui ne trahit jamais la complexité. Térac y fait une démonstration discrète mais ferme : une femme peut s’emparer de ce type de récit, sans perdre ni sa voix ni son exigence.

Elle signe également le scénario de Deuxième Bureau contre terroristes, un thriller d’espionnage dans la lignée des grands films d’action de la décennie. Le genre est codifié, masculin, parfois caricatural ; elle y injecte sa rigueur narrative et son goût pour les tensions à bas bruit. Rien n’est spectaculaire, mais tout est tendu. Elle ne cherche pas à réinventer le genre, elle le travaille de l’intérieur, avec méthode.

Son dernier scénario crédité au cinéma, Passeport diplomatique agent K8, sort également en 1965. Une ultime plongée dans l’univers de l’action et de l’espionnage, marquant la fin d’une carrière de trente-sept ans.


Solange Térac n’a jamais revendiqué de manifeste, jamais demandé de reconnaissance publique, jamais joué de son statut de femme dans un milieu d’hommes. Et c’est peut-être ce qui rend son parcours si frappant : il est silencieux, mais ininterrompu. Une longévité exceptionnelle pour une femme scénariste née au début du siècle, active avant-guerre, productive après. Là où tant d’autres sont effacées dès les années 50, elle traverse les décennies, les formats, les genres — du film d’espionnage au mélo, du polar à la série télé.

Elle n’a pas théorisé la place des femmes dans les récits, mais elle a occupé cette place, sans vaciller. Elle a montré qu’une femme pouvait tenir la plume d’un film d’action, signer les dialogues d’un feuilleton télé, adapter des romans de cape et d’épée sans perdre sa voix. Sa discrétion éditoriale ne doit pas faire écran à son importance dramaturgique ; elle est un contre-exemple fécond à l’effacement générationnel des femmes scénaristes. Juste une autrice de fiction, précise, polyvalente, résistante. Et pour cela, précieuse.


Avatar de Pauline Mauroux

Scénariste et autrice, Pauline Mauroux est responsable éditoriale de la Revue de la Cité. Elle est également la créatrice de « tchik tchak, la newsletter sur l’écriture ».


  1. Comme l’arrivée d’une nouvelle vague de créateurs, de nouveaux codes esthétiques, ou de mutations technologiques (comme l’arrivée de la télévision ou du numérique). ↩︎
  2. Noël Burch, Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956, Nathan Université, 1996 ↩︎
  3. https://donmalcolm.substack.com/p/colette-louise-annette-solange ↩︎
  4. https://archive.org/stream/lacinmatographie1266pari/lacinmatographie1266pari_djvu.txt ↩︎
  5. Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes du cinéma français. 1930-1956, Nathan, 1996. ↩︎
  6. https://books.openedition.org/pur/1207?lang=fr ↩︎
  7. https://upopi.ciclic.fr/apprendre/l-histoire-des-images/histoire-du-cinema-au-feminin ↩︎

Lire aussi


Interview avec Eve-Lise Blanc-Deleuze

Qu’est-ce qui a poussé le ministère des Armées à s’ouvrir au monde de la création, et notamment à nouer un dialogue avec les…