Avant-propos : Cette exploration du lien entre scénario et politique se concentre sur sa force de réinvention de la politique, pas sur sa représentation réaliste des arcanes du jeu politique. À cet égard, on peut citer des films et séries comme La Conquête, Baron Noir, Les Hommes de l’Ombre ou encore L’Exercice de l’Etat. Dans cette série, nous ne parlerons que de récits narratifs qui offrent des propositions de réinvention de la politique ou de l’ordre social.
En dévoilant les coulisses
Qui n’a jamais rêvé de passer une journée au Parlement, au Quai d’Orsay ou à l’Elysée, au cœur de ces grandes fabriques de décisions qui impactent nos vies ?
C’est bien là que réside toute la promesse de ces œuvres de fictions : nous donner accès aux coulisses de ces institutions, afin de nous permettre d’assouvir notre curiosité.
Mais là où ces comédies réinventent et se démarquent des oeuvres politiques “réalistes” comme Baron Noir ou Les Hommes de l’Ombre par exemple, c’est par leur parti-pris radical ; elles choisissent de les traiter comme des lieux de travail comme les autres, avec leurs problématiques de bureaux, leurs absurdités et leurs employés pas plus intelligents que la moyenne. Seuls les enjeux changent – et encore.
Approcher la politique par ce biais rend ces institutions élitistes figées dans les ors de la République accessibles pour les spectateurs – chacun peut y retrouver des bouts de son quotidien professionnel :
- Les incompétents placardés
- Les « guéguerres » de promotion
- Les pauses » persiflage » à la machine à café
- Les ambitieux qui veulent révolutionner le système
- Les salariés qui pointent sans comprendre ce que l’institution fait réellement
Le décalage est d’autant plus croustillant qu’on pourrait croire tous ces employés investis d’un sentiment de mission quasi sacrificiel pour faire tourner le bien du pays… Eh bien non, cette approche humoristique change radicalement notre perception. Sous la dorure, rien de plus que des entreprises qui essayent de tourner avec des degrés divers d’implication et d’incompétence.
Dans cette veine, on peut citer :
- la série Parlement (2020-), créée par Noé Debré, qui nous emmène au Parlement européen de Strasbourg
- la série Sous Contrôle (2023), créée par Charly Delwart, qui nous plonge dans un Ministère des Affaires étrangères en pleine crise
- la série Veep (2012-2019), créée par Armando Iannucci, qui nous ouvre les portes de la Maison Blanche
- le film Quai d’Orsay (2013) écrit par Christophe Blain, Abel Lanzac (adapté de leur bande-dessinée) et Bertrand Tavernier
En désacralisant les figures politiques
L’humour et la satire permettent de réinventer la politique en ramenant ses acteurs au même niveau que le spectateur et en présentant l’homme ou la femme derrière la fonction.
“Pour moi, les personnages les plus humains et les plus sympathiques sont les politiciens nouvellement élus. C’est pour eux qu’on a de la peine.”
C’est ce que confie Armando Ianucci, l’un des plus grands satiristes politiques et le créateur des séries In the Loop et Veep, entre autres, au site High Profiles.
C’est une des approches de désacralisation : un homme ou une femme aux intentions louables empêché·e par un antagoniste féroce, “le Jeu Politique”, et qui se heurte au manque de temps, de moyens et de vista politicienne, pour appliquer ce qui lui semble juste. Rien de tel pour créer de l’empathie et un sentiment de proximité avec le spectateur.
C’est le parti-pris du film Le Tigre et le Président (2022) écrit par Jean-Marc Peyrefitte et Marc Syrigas, qui dresse le portrait de Paul Deschanel, président de la France en 1920 pendant 8 mois et éternel perdant excentrique.
L’autre approche de désacralisation (moins tendre) est de s’attaquer directement à des figures statuaires (ou des représentations fictionnelles de telles figures) pour s’en moquer ouvertement.
Se moquer du pire et de la terreur, c’est en quelque sorte une tentative pour les désamorcer, et les figures de dictateurs sont des cibles idéales :
- Le Dictateur (1940), écrit et réalisé par Charlie Chaplin, et son portrait au vitriol d’Adolf Hitler
- The Dictator (2012), écrit par Sacha Baron Cohen, Alec Berg, David Mandel et Jeff Schaffer, que son producteur Paramount décrivait ainsi : “l’histoire héroïque d’un dictateur nord-africain qui a risqué sa vie pour s’assurer que la démocratie n’arriverait jamais dans le pays qu’il opprimait avec tant d’amour”
- The Interview (2014), écrit par Seth Rogen, Evan Goldberg et Dan Sterling, sur le dictateur nord-coréen Kim Jong-Un
Désacraliser par la moquerie n’est pas réservé aux grandes figures du mal, la comédie peut se nicher dans toutes les strates du pouvoir :
- Moi, député (2012) avec Will Ferrel et Zach Galifianakis, sur la dure (et ridicule) campagne de deux politiciens adversaires pour leur circonscription de Caroline du Nord
- La Mort de Staline (2017), écrit par Armando Iannucci, Ian Martin, David Schneider et Peter Fellows, d’après la bande-dessinée des Français Thierry Robin et Fabien Nury, qui se moque des luttes de pouvoir qu’il y a eu à la mort du dictateur soviétique entre les membres du Politburo
- Présidents (2021) écrit et réalisé par Anne Fontaine, sur l’alliance improbable entre deux anciens présidents déchus, Nicolas et François.
En utilisant l’humour en contre-pouvoir
“Gentlemen, you can’t fight in here! This is the War Room!”
Cette réplique célèbre de Docteur Folamour (1964) est lancée par le Président des Etats-Unis, dépité de voir son chef d’état-major et l’ambassadeur soviétique en venir aux mains. Les scénaristes Peter George, Terry Southern et Stanley Kubrick résument ainsi ce qu’ils pensent de l’absurdité criminelle et du ridicule des politiciens durant cette période de Guerre froide.
En effet, la comédie réinvente avant tout la politique en agissant directement comme outil critique pour remettre en question les structures existantes, voire même les déconstruire (du moins à travers la fiction).
Les critiques évoluent avec le temps mais s’accordent toujours avec le contexte global :
- Contre la montée du nazisme avec Le Dictateur (1940)
- Contre la menace nucléaire avec Docteur Folamour (1964)
- Contre la guerre en Irak avec In the Loop (2009)
- Contre les totalitarismes et intégrismes avec The Dictator (2012)
- Contre les climato-sceptiques et climato-cyniques avec Don’t Look Up : Déni Cosmique (2021)
Au sujet de ce film écrit et réalisé par Adam McKay, le climatologue Peter Kalmus confiait au Guardian :
“Le film Don’t Look Up est une satire. Mais en tant que climatologue faisant tout ce qu’il peut pour réveiller les gens et éviter la destruction de la planète, c’est aussi le film le plus précis que j’aie vu sur l’absence terrifiante de réaction de la société face à l’effondrement du climat.”
Proposer des œuvres de fiction politique sous le prisme de la comédie est donc un geste politique fort, une vraie prise de pouvoir, permettant de dénoncer ouvertement, de remettre à leur place certaines mégalomanies, et de proposer des alternatives, parfois, pour réparer le mal fait – du moins le temps du film ou de la série.



