En 2025, la Cité européenne des scénaristes et son partenaire France Télévisions se sont associés autour d’un programme de formation à l’écriture de série, à destination de 36 étudiants de l’Université de la Polynésie française.
Répartis en six groupes, ils et elles ont suivi les cours de dramaturgie du scénariste et formateur Jérôme Le Mest pour écrire un projet de série originale. Le 20 janvier dernier, les étudiants ont pitché leurs projets aux producteurs de France.TV Studio, une rencontre professionnelle venue clôturer quatre mois de travail intenses.
Ce programme inédit nous a donné envie de plonger dans un pan méconnu de l’histoire du grand et du petit écran : la représentation de la Polynésie française, de sa culture, de ses réalités multiples, depuis le début du XXème siècle.
définir les outre-MER
Les Outre-mer désignent l’ensemble des territoires situés “au-delà des mers”, administrés par la France. Ils se répartissent en deux catégories : les départements d’Outre-mer “DROM” qui regroupent la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Guyane et Mayotte et les collectivités d’Outre-mer “COM” que sont la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, St Barthélémy, Saint Pierre-et-Miquelon, Saint-Martin et Wallis et Futuna.
En 1946, la Constitution de la IVème République met fin à la “colonisation arbitraire”1 : le Ministère des Outre-mer est créé, symbole d’un nouveau chapitre pour l’Hexagone et les territoires ultramarins. Mais cette nouvelle ère repose sur une désignation floue, commune à des territoires, dont les cultures, les réalités géographiques, sociales et économiques sont pourtant uniques . Longtemps reléguées au second plan, réduites à des clichés, ces singularités sont aujourd’hui de plus en plus reconnues politiquement et témoignent d’un réajustement progressif de l’Hexagone vis-à-vis des territoires ultramarins.
En prenant l’exemple de la Polynésie française, comment les contenus cinématographiques et audiovisuels se sont-ils fait l’écho de cette évolution ?
1900-1960 : REGARDS OCCIDENTAUX SUR LE “PARADIS POLYNÉSIEN”
La Polynésie française sert très tôt de cadre aux pionniers du septième art, qui y expérimentent les prises de vues documentaires, rapidement suivies par les prémices du cinéma de fiction. Ils prennent ainsi la suite des artistes, qui comme Paul Gauguin en peinture ou Pierre Loti en littérature, représentaient Tahiti en paradis exotique, propice à l’inspiration, à la fin du XIXème siècle. De leurs œuvres émanaient une vision occidentale ambivalente : d’un côté, une description de la société polynésienne pétrie de clichés – un Eden primitif, peuplé de bons sauvages et de beautés naïves – de l’autre, l’intuition qu’ils avaient face à eux une société menacée par la colonisation.
En 1912, Gaston Méliès, frère aîné de Georges Méliès, entame un voyage d’un an et demi dans le Pacifique Sud. Il fait une escale d’un mois à Tahiti et en rapporte des films documentaires sur la vie locale, dont la plupart ont été perdus. A partir des années 1920, la fiction américaine met le cap sur Tahiti. Écrites du point de vue de personnages occidentaux en proie aux différences culturelles, ces productions essentialisent les personnages polynésiens, systématiquement assimilés à la figure de l’”Autre” – un exotisme menaçant pour les hommes et séduisant mais naïf pour les femmes -. Dans Lost and Found on a South Sea Island de Raoul Walsh (1922), le chef polynésien Waki (joué par l’acteur américain Carl Harbaugh) sert ainsi d’antagoniste, en empêchant la belle Polynésienne Lorna de vivre son amour avec un Américain.
Au cours des décennies suivantes, la Polynésie, et en particulier Tahiti, reste une arène privilégiée par les productions américaines à tonalité romantique. L’altérité menaçante s’estompe peu à peu, laissant place aux représentations d’un amour pur, originel, entre deux locaux, incarnés par des acteurs et actrices occidentaux : The Hurricane (John Ford, 1937), The Tuttles of Tahiti, (Charles Vidor, 1942), Pagan Love Song (Robert Alton, 1950). Peu à peu, les productions intègrent quelques comédiens polynésiens, une tendance lancée par Anne Chevalier, star du film Tabou (1931) réalisé par Friedrich Murnau et Robert Flaherty puis Charles Mauu, vedette de Pagan Love Song, 20 ans plus tard.
Les années 1950 voient se succéder plusieurs productions cinématographiques françaises, qui mettent en scène des protagonistes venus de l’Hexagone pour découvrir la Polynésie. Une façon, sans doute, de rappeler l’appartenance française du territoire par le biais du grand écran. L’actrice Maea Flohr, originaire de l’île de Huahine est à l’affiche de ces films, parmi lesquels, Tahiti ou La Joie de Vivre (Bernard Borderie, 1957) et Houla Houla (Robert Darène, 1959), et rencontre un grand succès à la fin des années 195022. Bien qu’elles fassent de plus en plus appel à des comédiens locaux, ces oeuvres restent majoritairement écrites du point de vue d’un personnage masculin et occidental, qui découvre les délices supposées d’une vie faite de chants, de danses et d’oisiveté.
A PARTIR DES ANNÉES 1960, L’ÉMERGENCE D’UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE SCÉNARISTES ET RÉALISATEURS POLYNÉSIENS
Il faut ainsi attendre les années 1960, pour qu’émerge une production cinématographique et audiovisuelle polynésienne, conduite, en partie, par des scénaristes et réalisateurs locaux. La création, en 1965, de la chaîne Télé Tahiti par l’ORTF, remplacée par RFO-Tahiti dans les années 1980 détentrice d’un budget propre, permet le développement de fictions et de documentaires fortement ancrés dans la culture et le territoire polynésien.
Impossible d’aborder cette période sans mentionner Henri Hiro, chef de file du mouvement d’affirmation de l’identité polynésienne ma’ohi, également poète, dramaturge, scénariste et réalisateur. Né à Moorea en 1944, mort à Huahine en 1990, Henri Hiro milite, dès le début des années 1970, contre les essais nucléaires français et fonde plusieurs institutions de défense de la langue, de la culture et du territoire polynésiens (l’Office Territorial d’Action Culturelle – OTAC -, l’association écologiste Ia ora te natura). Pour le grand comme le petit écran, il écrit et réalise plusieurs œuvres. On peut citer Le Château (1979), scénarisé avec les jeunes de la Maison des jeunes de Papeete et réalisé par Jean l’Hôte qui met en scène les problématiques de la jeunesse locale, ou encore la série éducative Te Ora sur la biodiversité.
Originaire de l’Hexagone, Jean l’Hôte (1929-1985), collabore à plusieurs reprises avec Henri Hiro (Le Château, Le Rescapé de Tikeroa) et réalise l’un des premiers documentaires pour la télévision locale, Les Gendarmes du Pacifique. Documentant le parcours de gendarmes polynésiens, il dessine, en toile de fond, les réalités de la vie du Fenua dans les années 1970.
En dehors d’Henri Hiro et Jean l’Hôte, il est malheureusement assez difficile de trouver trace des scénaristes et réalisateurs qui ont travaillé pour les productions locales à cette période. Le genre documentaire semble avoir été prisé de toutes celles et ceux qui souhaitaient défendre une vision juste et réaliste des sociétés polynésiennes, à rebours des productions occidentales gorgées de fantasmes. Parmi eux, Léon Taerea (1951-2008), un artiste graphique et réalisateur à qui l’on doit notamment la série documentaire en trois épisodes Polynésie Sauvage, diffusée à la fin des années 1980. Elle offre une vision plurielle du territoire polynésien, entre la vie des chasseurs aux Marquises, la pratique de la cueillette des oranges sauvages à Punaauia, Tahiti et la chasse sous-marine aux Tuamotu, sur l’atoll de Arutua.
DEPUIS 2000, UNE CRÉATION POLYNÉSIENNE EN PLEIN ESSOR
20 ans plus tard, un mouvement conjoint – la structuration de l’écosystème audiovisuel polynésien et l’émergence d’une nouvelle génération de scénaristes, réalisateurs et réalisatrices locaux – annonce le début d’une nouvelle ère.
En 2003, le directeur de la Maison de la Culture de Papeete, Heremoana Maamaatuaiahutapu, et Eric Bourgeois et Marc E. Louvat, qui travaillent alors à l’Institut de la Communication Audiovisuelle (ICA) lancent, à Tahiti, le Cinematamua, contraction de « cinéma » et « matamua » qui signifie « autrefois » en reo tahiti. Consacrée à la projection de films de patrimoine polynésien, parfois redécouverts après de longues années d’oubli, la manifestation mensuelle a permis de restaurer et de rendre accessible un patrimoine cinématographique et documentaire considérable.
Un an après, en 2004, est créé le Festival international du film documentaire océanien de Tahiti (FIFO), toujours en partenariat avec Te Fare Tauhiti Nui – la Maison de la Culture -. Chaque année, en février, il met à l’honneur la richesse de la production documentaire océanienne et fait le lien entre les trois grandes zones du continent – la Polynésie, la Mélanésie et la Micronésie -. Preuve de la très grande attention accordée au genre documentaire, la manifestation récompense nombre de réalisateurs et réalisatrices implantés en Polynésie, parmi lesquels Jean-Philippe Joachim3, Virginie Tetoofa4 et Paul Manate. Vous pouvez découvrir le palmarès de la 23ème édition, qui s’est achevée le 15 février, ici : https://www.fifotahiti.com/
D’abord spécialisé en documentaire, Paul Manate, plusieurs fois primé au FIFO, réalise Des pirogues et des hommes sur les courses de Heiva, en 1995, et Moruroa Papa, en 2022, sur le parcours de son père métropolitain qui a travaillé sur le site des essais nucléaires dans les années 70-80. En 2020, il écrit et réalise L’Oiseau de Paradis (2020), premier long-métrage de fiction en langue tahitienne. Le film met en scène un protagoniste métis, qui, se croyant étranger à ses racines polynésiennes, renoue avec elles et avec sa famille, au cours d’un voyage sur la presqu’île de Tahiti, territoire préservé, riche de légendes anciennes.
Au cours des années 2010 puis 2020, la fiction audiovisuelle polynésienne s’affirme, sous l’impulsion de France Télévisions – Polynésie La 1ère et de sociétés de production locales. Le Pôle Outre-mer de France Télévisions, dont la chaîne La 1ère dépend, soutient de nombreux projets de série tournées en Polynésie française, avec des équipes locales. Parmi ces productions, Tahiti PK.0 écrite par Eric Delafosse et diffusée de 2019 à 2021, met en scène les enquêtes d’une gendarme tahitienne et d’un policier venu de l’Hexagone. La série associe ainsi les codes classiques du polar – duo de flics, trafic de stupéfiants, disparitions – dans une arène polynésienne réaliste.
Encore plus récemment, France Télévisions s’associe à Pacific TV Productions Tahiti pour produire la série Jusqu’au bout du rêve. On y suit Mareva, 16 ans, qui, après avoir grandi à Marseille, est recueillie par son oncle tahitien au décès de sa mère. Cette série au ton « Young Adult », sortie en 2024, fait la part belle à la jeunesse de Tahiti, sa vie quotidienne et ses préoccupations, la plupart des acteurs étant d’ailleurs polynésiens. En octobre 2025, France Télévisions annonce le début du tournage d’’Oro, une série thriller fantastique, écrite en duo par Franck Philippon et Toarii Pouira. Produite par une équipe composée à 90% de professionnels locaux, elle mêle enjeux écologiques de préservation du territoire et références aux mythes traditionnels. Sa diffusion est annoncée courant 2026.
En seulement quelques années, la production cinématographique et audiovisuelle polynésienne, ancrée dans le territoire et conduite par des professionnels locaux, s’est considérablement accrue. Les récits “carte postale” qui réduisaient la culture à quelques clichés idylliques ne sont plus d’actualité, et cela est en bonne partie dû à l’émergence d’une nouvelle génération de scénaristes, réalisateurs, producteurs nés en Polynésie, soucieux d’une représentation juste et contemporaine du territoire. Le très fort soutien du Pôle Outre-mer de France Télévisions et la création de sociétés de production locales favorisent l’émergence de voix ultramarines nouvelles et nécessaires pour renouveler les représentations, trop longtemps pétries de stéréotypes. Reste à espérer que ce mouvement, qui semble bien en marche en ce milieu des années 2020, perdure, et que la formation de professionnels de l’écriture, de la réalisation, de la post-production sur place bénéficie d’une impulsion suffisante pour nourrir les prochaines générations, à l’image de ce que soulignait déjà Paul Manate en 2023 :
« Les idées tout le monde peut en avoir mais après il faut une formation de scénariste. C’est très important car c’est comme ça que ça commence. Pourquoi ne pas mettre en place des résidences d’écritures ? »
Paul Manate, Table ronde du FIFO, le 5 février 2023, Actus FIFO https://www.fifotahiti.com/la-fiction-un-genre-qui-se-developpe-en-polynesie/
POUR ALLER PLUS LOIN
- Le site France. TV / Polynésie La 1ère riche en contenus textes et vidéos sur l’histoire et l’actualité de la production culturelle polynésienne https://la1ere.franceinfo.fr
- La Maison de la Culture, établissement public administratif de défense et d’accès à la culture polynésienne
- Tahiti VOD, plateforme de streaming gratuite de contenus audiovisuels professionnels et amateurs, tournés en Polynésie https://www.tahitivod.pf/discover?locale=fr
- La Fédération Polynésienne de l’Audiovisuel et du Cinéma qui fédère les professionnels de la filière https://fpac-tahiti.com/
- 1 « Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ; écartant tout système de colonisation fondé sur l’arbitraire, elle garantit à tous l’égal accès aux fonctions publiques et l’exercice individuel ou collectif des droits et libertés proclamés ou confirmés ci-dessus ». (Article 18 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946) ↩︎
- Un portrait de Maea Flohr sur Outre-mer la 1ère : https://la1ere.franceinfo.fr/polynesie/maea-flohr-bancs-paroisse-huahine-aux-marches-du-festival-cannes-725646.html ↩︎
- Auteur et réalisateur de plusieurs documentaires sur la culture polynésienne, en particulier l’art du tatouage avec Tatau, la culture d’un art (2014) et In Vivo – Patu, la culture tatoo (2016) ↩︎
- Documentariste polynésienne, Virginie Tetoofa a notamment réalisé Te Puna Ora, la source de vie (2024), sur le parcours de trois femmes tahitiennes unies pour défendre leur culture et leurs terres ↩︎











