Née le 6 juillet 1906 à Orange, dans le Vaucluse, Colette Audry grandit dans une famille profondément républicaine, laïque et lettrée : son arrière-grand-oncle n’est autre que Gaston Doumergue, président de la République sous la IIIᵉ. Son père, professeur de lettres, lui transmet à elle et à sa soeur cadette Jacqueline Audry une rigueur intellectuelle et un amour de la littérature qui baliseront tout leur parcours. Jacqueline Audry choisira la caméra quand Colette prendra la plume. Ensemble, elles forment un duo rare dans l’histoire du cinéma français : deux sœurs, l’une au scénario, l’autre à la mise en scène, unies par une volonté commune de faire exister les femmes à l’écran.
Il faut dire que très tôt, Colette rejette les assignations féminines de son époque. Elle entre à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, seulement accessible à une poignée d’étudiantes. Dans une France marquée par les débats sur la laïcité, les tensions sociales et les fractures idéologiques de l’après-Dreyfus, elle forge sa conscience politique au contact du tumulte : dès 19321, elle s’engage activement dans les luttes antifascistes et syndicales, rejoignant notamment la CGTU et la Fédération unitaire de l’enseignement (FUE). Son militantisme passionné pour la cause ouvrière lui vaut rapidement le surnom de « la rouge de Rouen », témoignage éloquent de son engagement précoce et déterminé au service d’une société plus juste. Durant la Seconde Guerre mondiale, Colette rejoint la Résistance et reste cantonnée à un rôle de journaliste, à sa grande déception :
“J’aurais aimé poser des bombes sur les voies ferrées {…} mais quand je me portais volontaire on me répondait NON. Au lieu de cela, on m’a demandé d’écrire des articles et de distribuer des journaux clandestins. Vous voyez donc que je n’ai rien fait d’extraordinaire, même si mes modestes activités m’auraient envoyée en camp de concentration si j’avais été prise.”2
En novembre 1944, Colette Audry rejoint René Clément pour travailler à l’écriture du scénario de La Bataille du rail, à la demande expresse du cinéaste. Celui-ci, alors reconnu pour ses courts métrages documentaires sur les cheminots (Ceux du rail, 1943), souhaite réaliser un film réaliste retraçant la lutte de la Résistance ferroviaire durant l’Occupation. Ensemble, ils parcourent la France à la recherche de témoignages authentiques auprès des cheminots résistants, réunissant tracts, récits et documents d’archives. Initialement conçu comme un court métrage, le projet devient rapidement un long métrage devant l’abondance et la richesse des sources récoltées.
À sa sortie en 1946, La Bataille du rail rencontre un succès immédiat, notamment grâce à la rigueur documentaire et au souffle dramatique de son écriture. Cette collaboration pose les fondements de la représentation cinématographique de la Résistance, valorisant l’héroïsme collectif et le courage ordinaire plutôt que la figure classique du héros individuel. Le scénario sobre et précis, particulièrement attentif à la justesse des gestes et des dialogues, impose définitivement Colette Audry comme une scénariste majeure de l’après-guerre.
En parallèle de son activité cinématographique, elle intègre l’équipe de rédaction des Temps modernes, revue emblématique dirigée par Jean-Paul Sartre, où elle collabore jusqu’en 1955. Elle s’affirme ainsi comme l’une des rares femmes intellectuelles à conjuguer écriture scénaristique et réflexion engagée au cœur de la Reconstruction.
La fiction comme engagement social
Après le succès de La Bataille du rail, Colette Audry poursuit son travail de scénariste en étroite collaboration avec sa sœur, la réalisatrice Jacqueline Audry.
Ensemble, elles adaptent Les Malheurs de Sophie en 1946, mais c’est avec Olivia (1951) que leur duo entre dans l’histoire. Colette signe l’adaptation de ce roman anglais longtemps resté confidentiel, qui devient le premier film français à traiter ouvertement de l’amour entre femmes comme sujet principal, abordé avec une finesse psychologique et une modernité narrative remarquables (aucun jugement moral, le traitement évite le sous-texte et les personnages présentent tous une certaine profondeur). Ce travail témoigne de l’engagement profond de Colette Audry à remettre en question les normes sociales à travers une écriture audacieuse et libre.
Parallèlement à sa carrière cinématographique, Colette Audry poursuit une œuvre littéraire riche et diversifiée : romans, nouvelles et pièces de théâtre jalonnent son parcours d’écrivaine. Dès 1946, elle publie le roman On joue perdant, suivi par la pièce Soledad (1956), avant de recevoir en 1962 le prestigieux Prix Médicis pour son roman Derrière la baignoire, qui raconte l’histoire d’amitié entre l’autrice et sa chienne Douchka.
Son influence s’étend également au-delà de ses propres textes : en 1953, elle joue un rôle clé dans l’ascension littéraire de Françoise Sagan en encourageant la révision du manuscrit de Bonjour tristesse, devenant ainsi une figure de référence pour toute une génération d’autrices émergentes.
Dans les années 60, elle pousse un cran plus loin ce qu’elle a toujours fait en creux : créer un espace pour les voix qu’on n’écoute pas. De 1964 à 1970, Colette Audry dirige la collection « Femme » aux éditions Denoël3, initiative pionnière qui consiste à publier chaque mois un ouvrage exclusivement écrit par une femme. Sous sa direction exigeante et engagée, la collection donne la parole à des auteures françaises et internationales telles que Betty Friedan, Charlotte Delbo ou Évelyne Sullerot, contribuant ainsi à visibiliser les voix féminines dans le paysage littéraire de l’époque.
En 1967, elle revient une dernière fois au cinéma en adaptant sa propre pièce Soledad pour l’écran, film intitulé Fruits amers qui sera réalisé par sa soeur Jacqueline. La critique a salué la « densité des dialogues » et le « parti pris ambitieux » du film, qui se distingue comme l’un des rares à l’époque à centrer son intrigue sur des personnages féminins engagés dans la lutte politique. Et la lutte politique est précisément le fil que va suivre Colette Audry pour le reste sa carrière.
Le récit devient action
Tout au long de sa vie, Colette Audry reste fidèle à une ligne de crête rare : faire du récit une forme d’action.
Militante convaincue, elle cofonde avec Gisèle Halimi et Évelyne Sullerot, le Mouvement démocratique féminin, véritable laboratoire national d’un féminisme socialiste revendiqué et actif. Ainsi, Colette Audry s’affirme non seulement comme écrivaine et éditrice, mais aussi comme une actrice essentielle des combats féministes de son temps. Cette même logique la pousse à s’investir dans les partis. Active4 au sein de la Nouvelle gauche, elle participe dès 1960 à la fondation du Parti socialiste unifié (PSU), avant de rejoindre le courant poperéniste5 du Parti socialiste. Elle exerce des responsabilités au sein du comité directeur du PS après le congrès d’Épinay (1981‑1983). Par ailleurs, elle dirige l’Institut socialiste d’études et de recherches (ISER) de 1974 à 1986, participant activement à la formation politique de nouvelles générations de militants, dont le jeune Jean‑Luc Mélenchon.
Son militantisme se manifeste aussi par des prises de position publiques courageuses : opposition à la guerre d’Algérie, défense de l’unité du mouvement ouvrier, et signature du célèbre Manifeste des 343 en faveur de la légalisation de l’avortement en 1971.
Colette Aubry décède le 20 octobre 1990 à Issy-les-Moulineaux, laissant derrière elle une œuvre littéraire, cinématographique et militante considérable. Son ouvrage posthume, Rien au-delà, paraît en 1993. En hommage à son parcours exceptionnel, le Parti socialiste rebaptise en 2013 l’une de ses cours « cour Colette Audry », reconnaissant ainsi durablement son héritage politique, intellectuel et féministe.



