« Dans un film comique, une même chute ne va pas du tout être traitée pareil que dans un drame. »
Hugo Bariller

Chaque semaine, un corps de métier différent de l’audiovisuel témoigne de son rapport au scénario.
Aujourd’hui, la parole est aux cascadeurs.
En 2028, lors de la 100ème cérémonie des Oscars, le prix du « meilleur design de cascades » fera son apparition. Après des décennies de mobilisation au sein de la communauté des cascadeurs, il récompensera les qualités artistiques et techniques des meilleures scènes d’action du cinéma. Pour autant, les professionnels de ce métier n’ont pas attendu d’avoir une récompense pour le faire rayonner. Hugo Bariller, chorégraphe cascades et combats, nous en dit plus dans l’épisode de notre podcast “Les Cascadeurs et le Scénario”, diffusé pour la première fois le 4 septembre 2022.
- Hugo Bariller, chorégraphe cascades et combats sur Astérix & Obélix : L’Empire du Milieu (Guillaume Canet, Khaled Haffad, 2023), Lock Out (James Mather, Stephen Saint Leger, 2012), Le Dernier Mercenaire (David Charhon, 2021), Kursk (Thomas Vinterberg, 2018), La Loi de la Jungle (Antonin Peretjatko, 2015), La Prière (Cédric Khan, 2018), ou encore sur les séries Or Noir (créée par Manuel Laurent et Anouar El Alami, 2020-2022) et Mortel (Frédéric Garcia, 2019-2021).
Comment s’organise la pratique de leur métier ? Quel est leur rapport au scénario ? Quelle place prennent-ils au sein d’un tournage ?
Bienvenue dans cette série d’articles tirés du podcast “Et le Scénario” !
La place du chorégraphe cascades
Pour être la plus réaliste possible, une cascade se doit d’être chorégraphiée très précisément par un professionnel : c’est le « chorégraphe cascades ».
« J’ai de la chance de travailler avec plusieurs réalisateurs qui aiment s’entourer de la même équipe à chaque fois et en amont, on se rencontre. […] Je suis là pour échanger avec eux. […] pour les aider à concevoir des scènes qui rendent super bien à l’écran et qui vont rentrer dans leur budget. Parfois, je vais voir les décors avec le réalisateur et le chef opérateur et à partir de là, puisqu’ils me connaissent et me font confiance, je leur propose des actions qui sont dans la veine de ce qu’ils voulaient pour le scénario et les personnages, mais je vais vraiment tailler sur mesure une scène d’action par rapport au potentiel d’un décor. »
Hugo Bariller
Les cascades au scénario :
Le rapport au scénario
Pour pouvoir commencer à imaginer et à travailler la chorégraphie de l’action, le coordinateur de cascades s’imprègne d’abord de l’histoire et de la scène en lisant le scénario.
« Je me rappelle davantage les premiers gros films d’action où je devais gérer tous les combats, doubler les acteurs principaux… Il y a eu un gros film indien, puis il y a eu Lock Out aussi où il y a eu beaucoup de combats. Je décortique au fur et à mesure que je lis le scénario et que je vois apparaître plein de scènes avec des cascades dedans. C’est excitant. […] Directement, j’ai plein d’images qui me viennent, je commence à prendre des notes. »
Hugo Bariller
Ce qui plaît le plus dans un scénario.
« Quand la scène écrite est un peu atypique. Il y a souvent des clichés et des choses qui reviennent tout le temps. […] Il y a assez peu de scénarios où je sens une vision précise de la scène d’action. Souvent, c’est très flou, jusqu’à un stade très avancé. C’est pour ça qu’on fait des prévisualisations : on va filmer en répétition la séquence d’action, on va la monter pour montrer le rythme, ce qu’on imagine, et ça permet à tous les corps de métier de comprendre ce qu’on va faire. »
Hugo Bariller
Ce qu’on se demande en premier quand on lit le scénario
« Quel acteur va être impliqué dedans ? Est-ce que le réalisateur connaît déjà l’action ? Est-ce qu’il a déjà fait pas mal de séquences d’action dans le passé ? Et est-ce que le chef opérateur et le monteur ont une expérience de l’action et savent la filmer et la monter ? »
Hugo Bariller
L’écriture de la cascade
L’importance des personnages dans la cascade
Derrière les cascades, il y a des comédiens qui les effectuent. Ces dernières doivent donc être en adéquation avec les personnages qu’ils incarnent.
« Si un personnage, dans sa manière d’être, de penser, de se déplacer, est raide comme un piquet, ça va être beaucoup plus drôle de faire une chute maladroite, en apparence un peu moche mais qui va être très drôle et cohérente avec son personnage, que d’un coup d’avoir une rupture où le personnage ne bouge plus pareil pendant son accident. »
Hugo Bariller
Ce qu’on apprend à force de lire des scénarios.
« Le rapport est particulier entre le scénario et nos métiers, qui sont liés à l’action, parce qu’encore une fois, c’est très dur de raconter avec précision, par l’écriture des corps en mouvement, une poursuite. Mais il est vrai que le scénario permet de donner les couleurs et les ingrédients de base. Quand tu lis le scénario, que tu aimes l’action ou pas, ça t’emmène. C’est pareil quand il y a, ne serait-ce qu’une phrase pour décrire l’odeur, l’ambiance d’un décor, l’atmosphère qui y règne et tout ça. Tous ces éléments nourrissent l’imaginaire des gens qui vont créer les décors, les costumes, les actions… J’adore avoir le plus d’éléments possibles parce que c’est la garantie d’une scène personnalisée, que je ne vais pas trahir l’univers d’un réalisateur ou d’un scénariste. »
Hugo Bariller
La Technique
Chorégraphier des cascades et des combats ne demande pas seulement d’avoir de l’imagination, la maîtrise technique est très importante.
« Je trouve qu’il y a des passerelles qui ne sont pas assez faites et que c’est très dommage que les scénaristes, les réalisateurs n’aillent pas assez vers des gens spécialisés dans l’action. […] Plein de collègues ne diraient pas le contraire, on serait heureux d’avoir pu donner des idées ou une expertise sur un scénario. […] Le pire, c’est dans les séries télés où si l’héroïne se fait percuter par une voiture, ça va être toujours fait de la même manière et ça ne va pas correspondre à la réalité […] .Pour ma part, je travaille avec des gens qui me connaissent, qui savent que je touche à pas mal d’autres choses donc il y a une confiance qui est là. Ils me disent : « tiens Hugo, j’ai marqué ça mais toi, écris comment tu vois la scène. » Il y a différentes manières de l’écrire parce que c’est très dur d’écrire une scène d’action. Souvent, je l’écris pour moi, pour pouvoir l’expliquer ensuite à la mise en scène et faire une vidéo de prévisualisation ou une mise en place avec les comédiens […] Plus souvent, j’écris des grandes lignes, des idées clés, des points de rendez-vous. »
Hugo Bariller
Créer une chorégraphie cascade
À partir de quelques phrases, le coordinateur cascades doit imaginer une chorégraphie entière facilement compréhensible pour le réalisateur, les techniciens et surtout, les comédiens qui seront chargés de l’effectuer sur le plateau.
« Je m’adapte complètement à l’univers du réalisateur. S’il arrive que sa vision soit très floue, je vais lui poser plein de questions sur ce qu’il aime lui en tant que spectateur, cinéaste. Je m‘informe sur les comédiens choisis et il arrive souvent que je participe à valider le choix d’un comédien. J’essaye de trouver des idées qui n’ont pas été trop vues ailleurs parce que, refaire des séquences d’action ou des cascades qu’on a déjà vu mille fois, personnellement, ça ne m’intéresse pas. Même si l’on me demande quelque chose de classique, je vais vraiment essayer d’y ajouter, soit, une petite touche, soit, un vrai truc important pour que même les spectateurs qui adorent les séquences d’action se disent : « Wow, c’est original ça ! « . »
Hugo Bariller
Les cascades sont abordées et chorégraphiées différemment selon le registre du projet.
« Dans un film comique, une même chute ne va pas du tout être traitée pareil que dans un drame. […] Si on est dans du comique et qu’on prend un coup, ça va vite être assez expansif alors que dans le registre dramatique, on va être plus dans du contenu parce qu’effectivement, souvent, quand on prend un coup dans la vraie vie, la douleur met plusieurs secondes à monter, ce n’est pas instantané. »
Hugo Bariller
Comment faire quand la cascade a l’air trop timide sur le papier ?
« Il y a une auto-censure qui est énorme. […] Très souvent, on développe le gag, on va beaucoup plus loin et plus fort que ce qui était prévu à la base. […] Quand je sens que ça a été un petit peu frileux, raisonnable à l’écriture, j’aime beaucoup aller chatouiller, proposer des idées en plus, qui ne vont pas coûter plus cher. »
Hugo Bariller
La fougue des nouvelles générations.
« Ça évolue effectivement. C’est en partie lié aux plateformes : Netflix, Amazon etc, qui permettent d’avoir des scénarios plus ambitieux. Là où des productions et des distributeurs plus classiques pensent que si on fait des grosses scènes d’action made in France, les spectateurs ne vont pas forcément se déplacer, les plateformes prennent le risque et ça paye à chaque fois. Et on a des nouvelles générations de producteurs, de réalisateurs, tout corps de métier confondus, qui ont grandi avec un cinéma d’action des années 80, 90, 2000 en plein essor et qui ont envie aussi de défendre ça. Chez les jeunes chefs opérateurs, il y en a beaucoup plus qui ont envie d’être aidés, d’être aiguillés par le chorégraphe combat, le coordinateur cascade pour prendre les meilleurs axes. Les monteurs sont ravis à chaque quand on va bosser avec eux. »
Hugo Bariller
La cascade au tournage…et au montage !
Une scène écrite n’est jamais la même une fois le tournage et le montage terminé. On aboutit à des choses extraordinaires comme à des choses qui nous laissent sur notre faim.
« Parfois, tu arrives sur un décor et tu dis que ce ne sera pas aussi impressionnant que ce qui est marqué dans le scénario. D’autres fois, un truc qui semblait prometteur se retrouve amené différemment à cause des contraintes plateau. […] Ce que j’aime dans le cinéma français, c’est qu’on n’est jamais battu. Plus il y a de difficultés, plus on va devoir rivaliser d’audace et d’idées pour dépasser ce problème et souvent, on en fait un allier. »
Hugo Bariller
À l’inverse, une cascade qui semble n’avoir rien de spécial peut avoir un fort impact à l’image.
« Il y a des scènes, quand je les lis, tu peux presque parier à l’avance qu’elles vont être dans la bande-annonce. Il peut y avoir des effets qui sont difficiles à défendre ; tout comme d’autres pour lesquels je me permets d’insister, parce que je sens qu’ils vont apporter quelque chose de nouveau au film. »
Hugo Bariller
La vision de la cascade en france
« En France, il y a un peu une peur que la scène d’action fasse trop chorégraphiée, qu’on sente trop l’artifice, le technicien spécialisé. […] C’est dommage parce que les spectateurs adorent ça. […] Je constate que les réalisateurs qui ont appris par la débrouille, par eux-mêmes, dès qu’ils arrivent sur du long-métrage, tout se fait plus facilement. Ils connaissent les problématiques des autres corps de métier, ça va beaucoup plus vite. […] On n’a pas des comédiens très physiques. Il y a même une aversion pour les scènes d’action. […] Elles sont souvent traitées en dernier sur les tournages.
Ce qui est bien avec les nouveaux réalisateurs qui arrivent, les nouvelles générations, c’est qu’ils sont beaucoup plus ouverts et assument d’aimer les scènes d’action, donc ils s’y impliquent beaucoup plus. »
Hugo Bariller
La part de surprise dans ce métier
Il arrive souvent qu’une cascade change complètement la tournure d’une scène.
« Très souvent et heureusement parce que, si je faisais ce métier en sachant toujours à l’avance ce que j’allais faire, sans sortir des clous, ça m’ennuierait. En arrivant le matin, on ne sait jamais jusqu’où on va aller. C’est là où je trouve bien, quand on le peut, peu importe la taille du projet, de garder une certaine souplesse pour laisser part à l’imprévu ou à ce qu’offre les possibilités du moment. »
Hugo Bariller
Les dangers du métier
Effectuer une cascade n’est pas de tout repos. Il y a beaucoup de précautions à prendre.
« Quand on travaille avec l’eau, le feu, des grandes hauteurs, qu’il va falloir attacher et câbler des comédiens. Parfois, c’est aussi comment va être l’équipe technique autour. Par exemple, tu peux avoir une scène toute simple sur un toit d’immeuble mais toute l’équipe doit être là-haut, il faut qu’elle puisse monter et descendre toute la journée… Très souvent, je travaille avec une équipe spécialisée. […] Quand j’accompagne un comédien sur une cascade, on y va jamais franco dès le début. On va démystifier les choses, on va y aller par étapes et donc, d’un truc qui fait très peur, qui semble irréalisable, on va mettre des matelas, on va couper la distance par 3 au début pour rassurer tout le monde, pour se rassurer. »
Hugo Bariller
Un projet dont tu rêves
« J’aimerais beaucoup qu’on relance des vrais films d’aventure à la française. Pas d’action, des films d’aventure ! Les tribulations d’un chinois en Chine avec Belmondo et Rochefort, c’est tellement plaisant à voir. Bien souvent, les gens qui n’aiment pas les films d’action adorent les films d’aventure. Dans un film d’aventure, tu peux justifier tout type d’action alors que dans les films d’action, souvent, tu retrouves surtout la volonté de faire de l’action et ça devient du remplissage. […] Le plus dur, c’est de savoir faire simple. Du simple bien fait, c’est intemporel. Pour moi, une meilleure poursuite dans le cinéma, des plus réalistes, c’est dans Point Break, l’original. »
Hugo Bariller
Message aux scénaristes
« De ne pas avoir peur d’aller rencontrer des gens en fonction des écritures de leur scénario ou de solliciter des professionnels, et de confronter leurs idées, leurs envies à du réel, parce que tout évolue, l’œil du spectateur aussi, il est plus affuté sur beaucoup de trucs. On ne peut plus faire les choses comme on faisait il y a 20 ou 30 ans, sinon on crée des réalités alternatives qui n’existent pas. Il faut donc vérifier, dès l’écriture, si c’est faisable. »
Hugo Bariller


