Chaque année, le Festival Projection Transition propose des séances de ciné-débat mêlant des experts de tous domaines, dans trois villes françaises (Paris, Angers, Lyon), autour d’une grande thématique : la transition écologique.
En 2025, pour clôturer cette 6e édition, c’est le film culte The Truman Show (1998), qui a été choisi pour interroger notre rapport aux réalités qui nous entourent. La projection a été suivie d’un débat inspirant : “Peut-on se passer des mythes ?”
Quel est le pouvoir du mythe ? Quelles sont les mythes qui ont façonné nos vies et nos cultures ? Quel rôle jouent-ils dans la façon dont on appréhende la crise climatique, et dont on aborde la transition écologique ? Pour y répondre, une table ronde a organisé le 6 novembre 2025, réunissant trois intervenants aux expertises complémentaires :
- Jean-Loïc Le Quellec – Anthropologue et directeur de recherche honoraire au CNRS, IMAF – Institut des Mondes africains
- Sandrine Laplace – Physicienne, co-fondatrice de 7ème Génération et conférencière
- Pauline Rocafull – Directrice de la Cité européenne des scénaristes et de S Comme Scénario
Une discussion transdisciplinaire approfondie, qui nous apporte quelques éclaircissements sur le changement de regard à adopter pour repenser autrement nos sociétés.
Définition du mythe :
« Le mot “mythe” vient du grec, qui désigne un récit. Un mythe, c’est un discours élaboré collectivement. C’est un terme qui a évolué au cours du temps, et qui a même subi une inversion de sens. Aujourd’hui, quand on parle de mythe, il s’agit d’un récit erroné, trompeur, contre lequel il faudrait même combattre, qu’il faut démystifier. »
Jean-Loïc Le Quellec
écarter les mythes : un réveil collectif
“Ce qui est formidable avec les enjeux environnementaux et de diversité, c’est que justement, on met en lumière la nécessité de se former, et de déconstruire en se formant.”
Pauline Rocafull
Pour Pauline Rocafull, depuis la période du COVID, une prise de conscience du pouvoir des récits, qui permettent d’influencer et de structurer nos imaginaires, s’est nettement renforcée. Pendant très longtemps, la fiction s’abritait derrière l’idée d’une “liberté créatrice”. Or, lorsque l’écriture reste entre les mains de profils similaires, cette “liberté” conduit surtout à la répétition de cadres narratifs déjà établis. Les formations, comme celle proposée par la Cité européenne des scénaristes, offrent aujourd’hui un espace où l’on peut analyser et remettre en question les schémas transmis. En déconstruisant ces derniers, il devient possible de mobiliser pleinement la force du récit et d’en renouveler les représentations.
Nous retrouvons cette prise de conscience dans le monde scientifique comme a pu en témoigner Sandrine Laplace, dont le parcours est marqué par un “réveil écologique”. Selon la physicienne, la science moderne crée son propre mythe : celui d’une vérité neutre, objective et universelle. Néanmoins, à mesure qu’elle progresse, la science constate ses limites et ses angles morts. Il faut ainsi sortir de cette bulle et de son monde habituel, tout comme Truman dans le film de Peter Weir.
Une fois passée cette prise de conscience, quels sont les schémas de pensée à déconstruire concrètement ?
De l’individu aux alliances
“Je pense qu’il faut tout un ensemble de comportements individuels, mais je crois aussi à des phénomènes de masse. Le fait qu’on puisse savoir qu’on n’est pas seul, qu’on peut organiser des choses, amener des changements, peut-être par la loi, peut, à un moment donné, amener à faire changer des choses. ”
Pauline Rocafull
Parmi les schémas qui se répètent involontairement dans la fiction, Pauline Rocafull cite notamment l’exemple du héros solitaire : une figure qui, par son seul pouvoir, transforme le monde. Ce modèle flatte l’imaginaire, facilite l’écriture et donne l’illusion que le changement naît des individus isolés. Pourtant, dans les histoires comme dans la réalité, les “héros” incarnent toujours des dynamiques collectives. En valorisant l’individu, la fiction crée un écart entre ce qu’elle montre et les transformations qui se produisent réellement, ce qui peut nourrir un sentiment d’impuissance. Pour Pauline, sortir de cette structure nécessite de repenser la création comme un travail collectif, un fruit d’alliance : on ne peut pas imaginer des futurs crédibles sans faire dialoguer scénaristes, institutions, chercheurs, ingénieurs…
Le travail de Sandrine Laplace dans la sphère scientifique y fait directement écho. La physicienne rappelle que la science contemporaine ne fonctionne plus de manière cloisonnée, qu’elle révèle un monde entièrement fondé sur les relations et les interdépendances. Cela rejoint par ailleurs des sagesses anciennes affirmant que “tout est relié”. Pourtant, cette vision n’a pas encore pénétré nos imaginaires.
Jean-Loïc Le Quellec souligne que les récits humains existent sous trois formes : le récit fictionnel par des auteurs identifiables (les scénarios, par exemple), le récit scientifique, et le récit mythique sans auteur, transmis depuis des millénaires. Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, ces trois discours coexistent depuis toujours. En cela, l’anthropologue rejoint la physicienne et la scénariste : nos imaginaires se construisent depuis toujours de manière interdépendante et complémentaire.
Pour intégrer cette idée de coexistence et d’alliance dans notre esprit, il faut, selon Sandrine Laplace, un changement de paradigme : accepter la complexité, croiser les savoirs et comprendre que le savoir n’a de valeur que s’il contribue au bien commun. Quelle approche adopter pour susciter ce changement de schémas de pensée ?
Défaire les récits convenus : avancer par “petites touches”
“Aujourd’hui, on en est au tout début. Il faut réfléchir à la façon dont on fait passer des messages dans une fiction sans être moralisateur, sans plomber l’ambiance, sans faire fuir les gens. ”
Pauline Rocafull
La Cité européenne des scénaristes a longtemps travaillé sur la diversification des profils de scénaristes et sur l’insertion de ces derniers dans le secteur audiovisuel et sur tout le territoire. Le principal obstacle est culturel : en France, toute règle encadrant l’écriture est perçue comme une menace pour la liberté artistique. Or, ce mythe du créateur pur et sans contrainte empêche de renouveler les récits. Pauline Rocafull insiste sur la notion de “reflet” : les fictions reflètent nos peurs, et font émerger de nouveaux récits sur les catastrophes que l’on redoute. L’enjeu est maintenant de faire en sorte que les œuvres reflètent aussi nos espoirs et nos initiatives, sans moralisme et sans lourdeur. Cela passe par des gestes narratifs simples, “par petites touches”, comme intégrer des pratiques plus écoresponsables dans des récits ordinaires. C’est ainsi que l’on peut commencer à transformer nos imaginaires.
Nous remercions chaleureusement le Festival Projection Transition pour cet échange ! Un grand merci tout particulier à Eric Driutti (TF1) et Charles Menard (Shifters) pour leur invitation.
Le Festival Projection Transition est une initiative des Shifters, un collectif associé à The Shift Project, menant une réflexion en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone.



