Alors qu’un Ours dans le Jura, film de Franck Dubosc, co-scénarisé par Sarah Kaminsky, vient de remporter le César du Meilleur Scénario Original et que les Oscar se font attendre (qui de Marty Supreme, Sinners, Un Simple Accident, Blue Moon ou Valeur Sentimentale se verra décerner le très prestigieux prix ?), nous avons eu l’envie d’un plongeon dans l’histoire des récompenses scénaristiques. Moins connues que celles accordées aux comédiens et réalisateurs, elles sont pourtant de précieux témoins des évolutions du secteur et de la place qu’il accorde au métier de scénariste.
CRÉATION VS ADAPTATION : UNE DISTINCTION AU CŒUR DES RÉCOMPENSES
Année malheureuse du krach boursier, qui précipite les Etats-Unis dans la Grande Dépression, 1929 voit aussi naître les Oscars, cérémonie la plus ostentatoire du cinéma. Dès leur création, ils proposent déjà deux récompenses destinées au scénario : la “Meilleure histoire” (Best Story), première version de l’Oscar du Meilleur Scénario Original, qui prime la personne à l’origine de l’idée du film, et la “Meilleure Adaptation” (Best Adaptation). Cette distinction, fondamentale, entre scénario original et scénario adapté d’une œuvre existante – littéraire, dans la grande majorité des cas – fait donc partie intégrante des Oscars, dès leurs débuts.
C’est Ben Hecht, scénariste et journaliste spécialisé dans la couverture de crimes à Chicago, qui remporte pour la première fois le précieux sésame de la Meilleure Histoire, pour sa contribution à Underworld (1927), réalisé par Joseph von Sternberg. Ce n’est pourtant pas lui qui scénarise le film (cette tâche est accomplie par Robert N Lee) : Hecht est à l’origine de l’idée : mettre en scène la vie d’un criminel bien réel, Tommy O’Connor aussi connu sous le nom de « Terrible Tommy”.
Dans les années qui suivent, l’Oscar de la Meilleure Histoire est entre autres décerné à la scénariste Frances Marion pour The Champ (King Vidor, 1931) – à qui nous avons consacré un portrait1 – puis à Lewis R Foster pour Mr. Smith goes to Washington (Franck Capra, 1939) et après la guerre, à Dalton Trumbo pour Roman Holiday (William Wyler, 1953)2. Curieusement, la plupart des personnes récompensées, bien que scénaristes, n’ont contribué qu’à l’idée de départ, le travail d’écriture étant délégué à d’autres. La reconnaissance du travail de transposition de l’idée en scénario dialogué ne fait son entrée aux Oscars qu’en 1940.
L’ Oscar du Meilleur Scénario original, en supplantant progressivement le “Best Story” (ce dernier disparaît en 1956), est aussi le symbole d’un nouveau regard qu’Hollywood porte sur l’expertise scénaristique. La création de personnages, l’écriture de dialogues et le travail de transposition du concept en scénario sont récompensés, au même titre que le travail d’adaptation d’une œuvre existante.
En France, il faut attendre 2006 pour que les César, créés 30 ans plus tôt, intègrent durablement cette distinction entre création originale et scénario d’adaptation, avec les bien connus César du Meilleur Scénario Original et César de la Meilleure Adaptation. La division, pourtant justifiée par les différences inhérentes au travail d’adaptation et de création, avait été introduite entre 1983 et 1985 puis abandonnée.
le meilleur scenario, LA QUÊTE DE LA PÉPITE
Connaissez-vous le point commun entre La Vie est un Long fleuve tranquille, Anatomie d’une Chute et Le Goût des Autres ?
Tous ont reçu le César du Meilleur scénario. Longue liste d’œuvres à laquelle vient tout juste de s’ajouter le dernier film de Franck Dubosc, Un Ours dans le Jura.
Il est évidemment impossible d’établir une “recette magique” du scénario, qui assurerait un sésame à quiconque la respecterait. Mais l’analyse de la catégorie du meilleur scénario original, peut néanmoins faire émerger quelques tendances éclairant les grandes tendances du cinéma français.
Dans les années 1990, le duo Agnès Jaoui- Jean-Pierre Bacri caracole en tête des nominations, avec quatre prix remportés quasi successivement : Smoking / No Smoking en 1994,Un air de famille en 1997 (co-écrit avec Cédric Klapisch), On connaît la chanson en 1998 et Le Goût des autres en 2001. Au fil de leur collaboration, les deux scénaristes – par ailleurs comédiens puis quelques années plus tard, réalisateurs – affirment leur style. Ils créent des archétypes de personnages que l’on retrouve d’un film à l’autre et s’appuient sur des dialogues très écrits, qui laissent transparaître, en seulement quelques phrases d’apparence banale, les rapports de domination à l’œuvre, en famille, au travail, dans les cercles amicaux. S’inscrivant et alimentant une tendance globale du cinéma des nineties pour la dramédie, le duo Jaoui-Bacri infuse durablement l’imaginaire scénaristique français.
Autre nom récurrent des palmarès scénaristiques : Jacques Audiard, fils de Michel Audiard, lui-même auteur des dialogues les plus célèbres du cinéma français. Travaillant régulièrement en duo ou en trio à l’écriture de ses films, les scénarios d’Audiard-fils sont eux aussi auréolés de succès, à l’image d’Un Prophète, co-écrit avec Thomas Bidegain d’après une idée d’Abdel Raouf Dafri, sacré Meilleur Scénario Original aux César 2010. Cinq ans plus tard, son film Dheepan, également co-écrit par Thomas Bidegain et Noé Debré, remporte la Palme d’Or à Cannes.
Et ces dernières années ?
Quelques noms reviennent régulièrement dans les nominations au meilleur scénario : Jacques Audiard, bien sûr, Albert Dupontel (qui cumule trois distinctions pour 9 mois ferme, Au revoir là-haut et Adieu Les Cons), Arthur Harari (deux César pour Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, co-écrit par Vincent Poymirot et Anatomie d’une chute, écrit avec Justine Triet). Parmi les oeuvres récompensées, on retrouve des comédies noires, portées par un moteur dramatique efficace et de multiples rebondissements (L’Innocent et Un Ours dans le Jura), des films à tonalité quasi documentaire, faisant la part belle à une écriture ultra-réaliste et proche du terrain (L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, co-écrit avec Delphine Agut) et d’autres qui, comme Anatomie d’une chute, reposent sur une réalisation pensée dans la continuité – si ce n’est en symbiose – avec l’écriture.
Petit tour d’horizon des prix DU scénario
Chaque année, des dizaines de compétitions officielles de cinéma, série, documentaire, jeu vidéo, voient s’affronter de nouvelles prouesses scénaristiques du cinéma aux séries, en passant par l’animation, le documentaire, et le jeu vidéo. Quelques-unes seulement sont entièrement dédiées à l’expertise scénaristique.
En France, depuis 1986, ce sont les Prix du Scénario (anciennement Prix Sopadin) qui priment des projets en production, sur la seule et unique base scénaristique. Fait remarquable quand la grande majorité des prix cinématographiques distinguent l’œuvre finale, une fois sa post-production voire sa diffusion en salles passées. Dès sa création, la Cité européenne des scénaristes s’est associée aux Prix du Scénario, à travers Le Label Découverte, qui dote un scénario prometteur, mais pour lequel une dernière réécriture est néanmoins conseillée. Chaque année, les Prix s’entourent d’un jury professionnel, réunissant des représentants de groupes de diffusion majeurs (France Télévisions, Canal+), des journalistes de cinéma (Première) et sont présidés par un ou une scénariste renommé(e), à l’image de Claire Denis pour l’édition 2026, Thierry de Peretti en 2025 ou Alice Diop l’année précédente.
Aux Etats-Unis, la Writers Guild of America, le syndicat de scénaristes le plus puissant au monde, organise chaque année deux cérémonies dédiées, les “Writers Guild Awards”. L’une, à Los Angeles, est supervisée par la WGAW (Writers Guild of America West) et l’autre, à New York, est l’initiative de la WGAE (Writers Guild of America East).
A l’heure où nous écrivons cet article, la WGAW vient à peine d’annoncer l’annulation de sa cérémonie, dans un contexte de grève des équipes internes, qui luttent pour une hausse des rémunérations et une protection contre l’usage des IA en production, faisant écho aux événements de 2023. Preuve que les remises de prix, qu’elles soient littéraires, musicales ou cinématographiques, peuvent difficilement se départir d’un contexte politique global qui pèse sur les professions artistiques et culturelles.
POUR ALLER PLUS LOIN
- Notre podcast spécial César 2025, qui réunit les scénaristes de L’Histoire de Souleymane, En Fanfare et Vingt Dieux, trois projets nommés au César du Meilleur Scénario 2024 : https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&opi=89978449&url=https://www.youtube.com/watch%3Fv%3DYQ94Q6_XEag&ved=2ahUKEwiEnYv-jomTAxXGBfsDHQUbKogQtwJ6BAg3EAI&usg=AOvVaw1k0iu-oynkfIrRmMb2EVUn
- Notre article consacré au film Les Filles Désir, lauréat du Label Découverte 2024 : https://cite-europeenne-des-scenaristes.com/les-filles-desir-un-projet-label-decouverte/
- Nos cycles d’articles dédiés à des portraits de scénaristes françaises et américaines :
https://cite-europeenne-des-scenaristes.com/revue-cite
- https://cite-europeenne-des-scenaristes.com/frances-marion/ ↩︎
- Ecrivant sous le pseudonyme Ian McLellan Hunter, Dalton Trumbo faisant à cette époque partie de la “liste noire d’Hollywood’, une liste de personnalités exclues de la profession car suspectées de sympathies communistes. ↩︎




