
Diane et Quentin se sont rencontrés au Centre de compagnonnage Ile-de-France, en 2024. En sortant de la formation, ils tentent l’écriture en duo et décrochent des contrats sur une série jeunesse Trotro et Zaza. Ils nous racontent leur parcours de jeunes auteurs, partis à la conquête de l’animation !
J’aimerais qu’on revienne à votre histoire commune. Comment êtes-vous arrivés à la Cité ?
Quentin : On a fait la Cité il y a deux ans, dans la promo 2024, même si j’ai l’impression que c’était l’année dernière !
Pour ma part, j’ai eu un compagnonnage en animation avec Simon Lecoq. Ce n’était pas forcément ce que je voulais au départ. On nous demandait de classer nos préférences entre séries, animation et longs-métrages, et j’avais mis l’animation dans cet ordre-là. J’avais mis les longs-métrages à la fin, parce que j’avais déjà une petite expérience dans ce domaine et que je me projetais davantage en série.
Finalement, je suis tombé sur l’animation, donc j’y suis allé un peu à reculons. Et en fait, ça s’est super bien passé ! J’ai vraiment découvert quelque chose que je ne connaissais pas du tout. Écrire pour le dessin animé m’attirait un peu, mais sans plus. Là, ça a été une vraie découverte, et surtout un gros coup de cœur avec Simon. Ça s’est tellement bien passé qu’après, on a commencé à coécrire ensemble sur la série que je suivais en compagnonnage, Zouk, la petite sorcière. Au départ, on devait juste coécrire un épisode ensemble, puis c’est devenu deux, puis trois, puis quatre, puis cinq. En parallèle, je continue aussi d’écrire avec lui des projets de fiction. On est vraiment restés très en contact.
Et avant la Cité, quel était ton parcours ?
Quentin : J’ai 32 ans. Le scénario est arrivé assez tard dans mon parcours. Je me suis réorienté en 2020, après une thèse en physico-chimie. Ensuite, je suis rentré à l’école Kourtrajmé, où j’ai fait un court-métrage. Après ça, je sentais que j’avais à la fois des lacunes théoriques en dramaturgie — je n’arrivais pas toujours à bien construire les choses — et du mal à accéder à un réseau. Je connaissais des gens qui avaient fait la première année de la Cité et qui m’avaient dit d’y aller. Donc j’ai tenté en 2024, quatre ans après Kourtrajmé, et j’ai été pris.
Et toi, Diane ?
Diane : J’avais derrière moi un long parcours théâtre, en conservatoire notamment, et j’avais fait en parallèle d’autres études en sciences politiques. Je savais que ce qui me plaisait, c’était écrire des histoires, ou les jouer. J’ai donc un peu voyagé, puis je suis rentrée en France et je me suis lancée en freelance dans la conception-rédaction vidéo : de la pub, de la vulgarisation scientifique et technique, ce genre de choses. Et à côté, ça me laissait assez de temps pour écrire mes histoires.
Comme je ne connaissais personne dans le milieu, je me suis dit qu’il fallait peut-être que j’aie un portfolio. J’ai commencé à faire du stop-motion pour mettre mes histoires en images. Au début, c’était avec des Playmobil, puis je me suis peu à peu professionnalisée avec des puppets. J’ai aussi réalisé deux clips en faisant tout seule : des puppets aux décors, en passant par l’animation et le montage. Je pense que c’est ce qui m’a permis d’avoir quelque chose d’un peu conséquent à montrer. C’est comme ça que j’ai rejoint la Cité européenne des scénaristes, la même année que Quentin.
J’adorais l’idée de la Cité, à la fois pour le réseau et pour l’approche très concrète. Elle nous a justement apporté ce rapport au terrain.
J’avais demandé l’animation en compagnonnage, et c’est ce que j’ai eu ! J’étais avec Xavier Vairé sur Bergères Guerrières. Ca s’est super bien passé. C’était très chouette d’être sur du feuilletonnant, avec des réunions sur les arches, j’ai pu voir différentes étapes du travail.
On est toujours en contact : il me prévient quand il vient à Paris… Donc oui, c’était vraiment une très belle expérience !
Vous avez donc tous les deux eu des compagnonnages qui ont duré au-delà de la formation, et même débouché sur de la coécriture. Comment Trotro et Zaza vous a réunis ?
Quentin : Par mon compagnonnage, j’avais rencontré le directeur de Trotro et Zaza. On a pris contact avec lui. Et pile à ce moment-là, avec Diane, on venait justement de se dire qu’il fallait qu’on essaie de coécrire ensemble. L’idée, c’était simple : le milieu est saturé, c’est difficile de se faire une place quand on débute, et en animation on voyait pas mal de gens travailler en duo. On s’est donc dit que se présenter comme co-auteurs pouvait peut-être multiplier nos chances, et rassurer aussi les directeurs d’écriture.
On a contacté le directeur d’écriture de Trotro et Zaza, en lui disant qu’on aimerait rejoindre la room. Il nous a dit oui, et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés sur la série !
Il n’y a pas eu de test, de vente de pitch, de sélection ?
Quentin : Si, on a proposé des pitchs. Ca s’est fait de manière assez fluide. Trotro et Zaza, c’est aussi une bonne série pour commencer : c’est du 3 minutes 30, donc très court, avec des enjeux qui restent accessibles. Évidemment, il y a du travail, de la structure, des contraintes, mais c’est un bon terrain d’entrée.
Et vous étiez déjà familiers de cet univers ? Comment vous vous êtes approprié la série ?
Diane : En fait, Trotro et Zaza, c’était la première saison. On a découvert cet univers-là à travers la bible. Et pour moi, ça s’est fait assez naturellement, parce que j’avais déjà travaillé avec Xavier sur des projets “school”, “pre-school”, et j’anime aussi des ateliers de philo pour enfants. Donc ce n’était pas un territoire totalement étranger.
Quentin : Et moi, j’ai plein de petits frères et sœurs, avec de grands écarts d’âge, donc ils ont grandi avec Trotro. En revanche, je n’avais jamais écrit de pre-school. Mais au moment où on arrive sur Trotro et Zaza, Diane avait déjà écrit sur Edmond et Lucy, moi j’avais écrit sur Zouk, et aussi, en parallèle, sur Moi à ton âge. Donc on avait quand même un petit CV en animation.
Justement, en quoi est-ce que c’est si particulier, le pre-school ?
Diane : Je pense que c’est lié au fait que l’écart entre nous, adultes, et les enfants visés est encore plus grand. Même quand on écrit pour des enfants de 6 à 10 ans, on sait qu’il faut déjà adapter beaucoup de choses. Cognitivement, ils n’ont pas le même rapport à l’ironie, par exemple, ou à certains niveaux de compréhension. Alors quand on descend encore en âge, c’est encore plus marqué : le vocabulaire n’est pas le même, la narration doit être plus simple, plus directe. Et il y a aussi, bien sûr, un cahier des charges : il faut respecter un certain référentiel, notamment du point de vue des parents, de la sécurité, de ce qui est reproductible ou non.
Quentin : Oui, ce sont surtout énormément de contraintes, qu’il faut réussir à utiliser intelligemment. Par exemple, quand les personnages font du vélo, il faut qu’ils aient un casque. Ils ne peuvent pas faire de choses dangereuses. On s’adresse à un public très jeune, pour lequel la notion de bien et de mal n’est pas encore complètement stabilisée. Les parents sont bienveillants : ils ne sont jamais dans la punition, mais dans la compréhension. Donc il faut jongler avec toutes ces contraintes-là pour faire tenir une intrigue.
Et comment structure-t-on un épisode de 3 minutes 30 ?
Quentin : Déjà, en pre-school, on ne peut pas faire d’ellipse, pas de montage parallèle, pas de découpage trop haché. Il faut que ça reste très simple, très continu. Et dans 3 minutes 30, il faut aller à l’essentiel.
On est sur environ cinq pages de scénario et il y a des contraintes très concrètes : pas plus de trente lignes de dialogue, une introduction qui doit faire moins d’une demi-page… Le problème doit être posé tout de suite. Ensuite, il y a une succession de péripéties qui amplifient ce problème jusqu’à une conclusion heureuse, où les personnages trouvent une solution.
Régler une dramaturgie en 3 minutes, c’est un vrai exercice.
Et avec la production, comment ça se passe ? Vous avez trouvé un bon rythme de travail ?
Quentin : Il y a quelque chose de très spécifique à l’animation : il y a plusieurs strates, et le directeur d’écriture joue un vrai rôle de filtre. On ne reçoit quasiment jamais les retours de production de manière brute. Soit ils sont reformulés par le directeur d’écriture, soit ils arrivent sous forme de commentaires assez légers sur le texte. Du coup, on est protégés. C’est très appréciable.
Quentin, tu nous disais être arrivé dans l’animation un peu par hasard. Aujourd’hui, l’animation représente une partie de tes revenus et de tes premières expériences solides. Est-ce que tu t’y projettes vraiment ?
Quentin : Si tu me demandes où je me vois dans vingt ans, je me vois plutôt scénariste-réalisateur dans le live, parce que j’ai mes propres projets qui avancent à côté. En revanche, je n’ai pas du tout envie de laisser l’animation. Aujourd’hui, mon équilibre, c’est justement ça : l’animation me permet de vivre, et mes projets personnels existent à côté.
Et toi, Diane, tu avais déjà un profil un peu plus tourné vers l’animation. Comment est-ce que tu te situes aujourd’hui, maintenant que tu as mis un pied dedans ?
Diane : Si je parlais du théâtre tout à l’heure, c’est aussi parce que j’ai fait pas mal d’humour, de sketch, de scènes ouvertes. Donc ce qui m’intéresse particulièrement, c’est l’humour et l’animation adulte. Mais j’aime aussi beaucoup l’animation jeunesse. Disons qu’aujourd’hui, j’ai envie des deux parce que je pense qu’on peut vraiment “shape the future” avec l’animation —, j’aimerais continuer là-dedans autant que possible, sur des projets qui me plaisent. Et à côté, j’ai aussi quelques projets de fiction, en partie avec les États-Unis et en partie en France. Et idéalement, j’aimerais un jour réalisé ma propre série.
Finalement, est-ce que vous recommanderiez à des jeunes scénaristes de suivre le programme de compagnonnage de la Cité aujourd’hui ?
Diane : Déjà, je leur dirais que le contexte n’est pas simple. En ce moment, ce n’est pas la meilleure période, en tout cas en animation, mais je pense que c’est vrai plus largement aussi. Néanmoins, je pense que la Cité reste, dans ce contexte justement, un des meilleurs endroits où aller, parce que c’est très professionnalisant, très connecté au réseau et au concret. Donc quitte à se lancer, autant le faire dans ce cadre-là.
Quentin : Moi, je recommanderais la Cité à 100 %, avec quand même une précision importante. Je pense notamment aux profils auteur-réalisateur : il faut bien comprendre que la Cité s’adresse à des gens qui ont intégré le fait que ce milieu est une industrie. Il y a des moments où, si on doit faire de la quotidienne, on fait de la quotidienne. C’est quelque chose que je ne mesurais pas forcément avant.
Donc certains pourraient être déçus s’ils y vont en pensant qu’ils vont uniquement y développer leur projet personnel et devenir réalisateurs dans la foulée. Ça arrivera peut-être pour certains, mais ce n’est pas l’objectif premier de la formation. L’objectif, c’est vraiment d’en faire un métier, au sens très concret du terme. Cela veut dire accepter parfois des travaux qui ne sont pas ceux qui nous passionnent le plus, mais qui sont nécessaires pour vivre. La Cité prépare à une profession. Il faut entrer avec ça en tête.


