Les Seconds Rôles et le Scénario


« Le second rôle, c’est souvent le contrepoint dramaturgique du rôle principal. »

Nina Meurisse.

Chaque semaine, un corps de métier différent de l’audiovisuel témoigne de son rapport au scénario.

Aujourd’hui, la parole est aux acteurs de second rôle.

Alors que Pierre Lottin et Vimala Pons remportent cette année les César du meilleur acteur et de la meilleure actrice dans un second rôle, revenons sur notre épisode de podcast “Les Seconds Rôles et le Scénario” diffusé le 26 novembre 2023, dans lequel Nina Meurisse, François Chattot et Edouard Sulpice partageaient leur expérience. Depuis, ils ont pu incarner des premiers rôles : Nina Meurisse a obtenu un rôle principal dans la série 37 secondes réalisée par Laure de Butler (scénario d’Anne Landois et Sophie Kovess-Brun) et Edouard Sulpice dans Bistronomia de Marie-Sophie Chambon.


Qu’est-ce qui leur plaît dans les seconds rôles ? Quelle est leur méthode de travail pour incarner au mieux un personnage ? Quel est leur rapport au scénario ?

Bienvenue dans cette série d’articles tirés du podcast “Et le Scénario” !


Le second rôle

Les acteurs incarnant des seconds rôles sont tout aussi essentiels que les premiers, car sans eux, l’histoire ne pourrait exister. Donnant la réplique à l’acteur principal, ils font avancer le récit grâce à leurs caractéristiques singulières et leur positionnement face au protagoniste. Véritables catalyseurs de l’intrigue, ils renforcent les nuances du récit

leur Premier second rôle

« C’était Des épaules solides (Ursula Meyer, 2003). J’incarnais une sauteuse en hauteur « qui donne tout pour y arriver ». Je n’aborde pas du tout les premiers rôles et les seconds rôles avec un regard différent, je me demande “en quoi le personnage va-t-il me challenger ?” […] Si le personnage m’est insaisissable, j’ai très envie de le faire. Je me suis dit, “à la fin de ce film, je vais savoir sauter en hauteur” donc j’ai tout de suite eu envie de m’engager car j’étais très mauvaise en athlétisme. »
Nina Meurisse

« Moi c’était Les Mickeys (Thomas Vincent, 1994), un court-métrage, dans lequel j’étais patron de boîte de nuit. Même si je joue un petit rôle, un second rôle, je ne raisonne pas forcément en termes de hiérarchie. »
François Chattot

« Des hommes (Lucas Belveaux, 2020). Je ne parlais pas beaucoup, il fallait que j’aie une pensée active. »
Edouard Sulpice

Le plaisir de jouer des personnages différents

Chaque personnage secondaire est unique ; c’est l’opportunité pour le comédien ou la comédienne d’enrichir son jeu.

« Un second rôle, c’est souvent une chance d’aller dans l’inconnu. […] Stéphan Castang, réalisateur de Vincent doit mourir, propose des choses qu’aucun réalisateur, qu’aucun metteur en scène ne m’a jamais proposé. »
François Chattot

« C’est surprenant ! Parfois la première réaction, c’est de se dire “Oh mais non, je ne suis pas comme ça », c’est ce qui est excitant j’imagine. »
Edouard Sulpice

« Il y a cette idée du défi et surtout, je suis moi-même toute la journée donc s’il est question que je m’incarne sur un plateau de tournage, je vais m’ennuyer mortellement. Effectivement, j’adore l’idée de pouvoir de plus en plus me changer physiquement. Faire quelqu’un qui n’est pas nous c’est aussi aller explorer des nouveaux endroits de jeu. »
Nina Meurisse

Rôle principal vs second rôle

Les différences entre les personnages principaux et les personnages secondaires.

« Curieusement, j’ai souvent l’impression que les personnages principaux sont beaucoup plus simples parce qu’ils ont une telle durée, que la complexité se situe dans la durée justement. Les rôles secondaires, c’est une espèce de carrefour où il doit tout y avoir. Je l’ai ressenti plusieurs fois : le réalisateur est beaucoup plus pointilleux avec le second rôle parce qu’il doit tout faire, il a énormément de fonctions. Il doit être là quand il faut, il est un rouage pour que le truc continue. »
François Chattot

« Le personnage secondaire, c’est souvent le contrepoint dramaturgique du rôle principal. Par exemple, si on n’a pas d’empathie pour le rôle principal, c’est l’ami qui l’adore (ndlr : le personnage secondaire) qui va nous le faire apprécier. C’est celui qui nous raconte des choses qu’on ne va pas montrer. »
Nina Meurisse

« Il apporte plus de couleurs, il peut avoir plus de saillie. »
Edouard Sulpice

Méthode de travail 

Il n’y a pas une seule et unique façon de se préparer à jouer un nouveau rôle.

« Le scénario, c’est l’outil commun qu’on a pour raconter l’histoire. Je n’ai pas le souvenir d’avoir accepté de tourner direct, même pour un second rôle, si un endroit du scénario me pose problème. Pour moi, l’image a sa propre dramaturgie. Je demande souvent au réalisateur comment il imagine le film, quelles sont les couleurs, comment il veut filmer. Je lis les scénarios et je me dis, “okay, c’est quoi les actions que je pourrais faire ?” »
Nina Meurisse

« Sur certains scénarios, il ne faut pas être bloqué avec le texte, il faut accepter qu’il y ait des improvisations quand c’est possible. Et à l‘inverse, il y a d’autres réalisateurs où c’est au mot à mot, au cordeau. Je ne sais pas trop comment m’y prendre, je n’ai pas de règles du jeu car je ne sais pas trop comment ça va se passer. Ce qui est sûr, c’est que le texte de cinéma a une importance par rapport à l’image. »
François Chattot

« Ça dépend surtout du film que tu vas faire et avec quelle personne. »
Edouard Sulpice

Nourrir le personnage

Certains comédiens sont très rigoureux dans le travail d’incarnation de leur personnage…

« Rien n’est ailleurs que dans le scénario pour le personnage. Moi je me fais vraiment des fiches d’identité et à partir de là, je m’invente des souvenirs, une histoire. On part de l’imaginaire du scénariste. Je déplie le personnage pour le comprendre. Je m’écris son monologue intérieur.»
Nina Meurisse

D’autres préfèrent y ajouter une part de leur personnalité.

« J’apporterais une nuance : il faut que ce soit vivant ! C’est le plus important et la seule manière de rendre quelque chose vivant, c’est que ce soit proche de toi. Donc la plupart du temps, il faut retrouver de soi dans ce qui est écrit ou dans la scène. »
Edouard Sulpice

« Un vieux prof de théâtre me disait que ce qui est extraordinaire, pour les acteurs, c’est qu’on a le monde entier en nous, on a tous les êtres humains en nous. Il faut trouver la résonance, la correspondance. »
François Chattot

Les castings

L’expérience du casting pour un second rôle est sensiblement la même que celui d’un premier rôle : il n’y a pas de recette magique !

« C’est un cauchemar, c’est comme les examens, j’ai l’impression que je vais tout rater, je saigne du nez avant. »
François Chattot

« J’ai beaucoup fait la réplique1 et un truc qui me frappait à chaque fois c’est de voir que ce n’était pas tant la performance qui était faite dans la scène qui séduisait mais la manière dont on ouvrait la porte en arrivant. C’est-à-dire que quand la personne ouvre la porte, on sait tout de suite si c’est le personnage, ou pas. Maintenant, je m’amuse à manipuler complètement les gens qui sont au casting. Je vais m’habiller comme le personnage, je ne vais surtout pas y aller comme je m’habille dans la vie. »
Nina Meurisse

« C’est dur le fantasme de la performance hyper réussie. Il y a des auditions pour lesquelles, si tu n’es pas avec la bonne personne, ça ne marche pas. De plus en plus, il faut arriver avec un point de vue sur le personnage. »
Edouard Sulpice

L’action ou le dialogue

Le signe d’un bon scénario, c’est lorsque l’action remplace les mots selon les comédiens.

« Souvent au scénario il faut se demander si les mots prononcés peuvent être traduits en actions. Il y a des films dans lesquels le personnage dit tout ce qu’il se passe alors que par exemple, dans Vincent doit mourir, ça n’arrive jamais et c’est ce que j’ai adoré. Le corps est en mouvement et pour l’acteur, c’est quand même dix fois plus intéressant car il y a du jeu. »
Nina Meurisse

Le rapport aux scénaristes

La vision du métier de scénariste.

« Ça doit être dur pour eux de croire en une histoire aussi longtemps. »
Edouard Sulpice

« La place du scénariste en France, elle est un peu terrible. Financièrement c’est compliqué. Ils devraient avoir 10% du budget d’un film. Le plus difficile, c’est quand tu as 40 personnes qui passent leur temps à te dire “est-ce que t’es vraiment sûr, peut-être qu’on pourrait faire autrement ? » C’est dur de garder ses certitudes. En série, ils sont souvent avec nous, aussi pour nous raconter ce qu’ils avaient dans leur tête au moment d’écrire les personnages. »
Nina Meurisse

Message aux scénaristes

« Arrêtons d’être bavard. On peut traiter d’un sujet d’actualité mais en étant un peu dans la métaphore et se permettre un peu de folie dans des scénarios où les personnages poussent les curseurs un peu plus loin. C’est génial que chacun ait sa place d’imaginaire. ».
Nina Meurisse

« Il faut trouver des choses qu’on n’explique pas. ».
Edouard Sulpice

Le cinéma face au théâtre

Ce qu’a le cinéma que le théâtre n’a pas.

« Le cinéma, ça te fait découvrir la solitude. On a l’impression qu’au théâtre on est propriétaires de tout, on est propriétaire de l’intégralité de la représentation. Alors que là, on est un peu abandonné. Tout est intime, on est au cœur du truc et cette intimité-là, elle est inouïe, on sent que ça peut être recueilli par tout le monde. »
François Chattot

« Quand ce n’est pas recueilli, là, la solitude, elle fait très très très mal, je trouve. J’ai plein de souvenirs de chef-op, chef électro, steadicamer ou cadreur qui juste te regardent comme ça ou te font comprendre que tu es au bon endroit et moi ça me sauve la scène. »
Nina Meurisse

« J’ai appris, avec le cinéma, à jouer de moi. »
Edouard Sulpice

Un rôle de rêve

S’ils devaient incarner un premier rôle.

« J’aimerais tellement jouer le Général de Gaulle. »
François Chattot

« J’aimerais bien jouer un homme politique qui est travaillé par sa conscience. »
Edouard Sulpice

« J’adorerais faire de la comédie, un peu un personnage à la Drew Barrymore, un peu hystéro, maladroite, qui se met dans des situations qui n’ont ni queue ni tête. Ou une scène de danse dans laquelle le corps est en transe. J’ai vu Juliette Armanet en concert, récemment. Je me suis dit « putain je veux faire ça une fois dans ma vie, juste une scène. » […] Pour moi ce ne sont pas tant des personnages : j’aimerais conduire un poids lourd, faire une chanteuse de rock. J’aimerais bien faire un personnage qui soit à fond dans un truc, où le corps est engagé en grand. »
Nina Meurisse


Les invités vous recommandent 

« Swann Arlaud dans Anatomie d’une chute. », de Justine Triet. « J’ai trouvé le film absolument dingue et Swann, comme à son habitude, formidable. » (N. Meurisse).

« Les Feuilles mortes », d‘Aki Kaurismäki. « Il y a une petite scène avec une infirmière qui est extraordinaire, elle fait une apparition puis elle disparaît. Elle est incroyable de présence. » (F. Chattot). 


« N’attendez pas trop de la fin du monde », de Radu Jude. « C’est un film roumain et il y a des acteurs formidables. » (E. Sulpice).


  1. Jouer le rôle du partenaire dans un dialogue, en lisant ou en récitant le texte. ↩︎

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