« L’animation est un travail d’équipe et notre objectif, à tous, est d’en sublimer chacune des étapes. »
LUCIE ARNISSOLLE
Chaque semaine, un corps de métier différent de l’audiovisuel témoigne de son rapport au scénario.
Aujourd’hui, la parole est aux auteurs graphiques.
Le mois dernier se tenait le Festival d’Annecy, plus grand festival d’animation en France, qui récompense chaque année la création française et internationale. L’occasion pour nous, de revenir sur un épisode de notre podcast qui vous permettra de découvrir les coulisses des films et séries d’animation et ce qui fait leur première spécificité : la création graphique.
Qu’est-ce qu’un auteur / une autrice graphique ? À quel moment interviennent-ils dans le processus de création ? Comment collaborent-ils avec les scénaristes ?
En octobre 2023, notre podcasteur Baptiste Rambaud accueillait :
- Lucie Arnissolle, cheffe animatrice (Zig et Sharko, The Doomies, Capitaine Jim)
- Thomas Greffard, décorateur (Mars Express, Vermin, Nawak) et directeur artistique (The Doomies)
- Sarah Khalaf, character designeuse (Oggy et les Cafards, Underdog, Capitaine Jim)
- Yoann Hervo, character designer (The Doomies, Gumball, Chickies), directeur artistique et réalisateur
- Clémence Bourson, cheffe décoratrice couleur et directrice artistique (Chip and Dale, Ma vie de château, Capitaine Jim)
Bienvenue dans cette série d’articles tirés du podcast “Et le Scénario” !
Les Auteurs graphiques face au scénario
Bien que le scénario soit à la base de toute création audiovisuelle, paradoxalement, les auteurs graphiques n’y ont pas toujours accès.
Ils nous éclairent sur leur processus créatif, bien souvent sans support texte.
Leur premier scénario
« C’est le teaser de J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin”. Comme on n’avait pas encore de storyboard, c’était super d’avoir accès au scénario pour avoir un aperçu de toute l’histoire. Au décor, j’avais l’habitude de travailler avec un storyboard où la mise en scène est déjà très en place et démarrer avec le scénario laisse beaucoup de place à l’imaginaire. »
Clémence Bourson
« Les rares fois où j’ai eu un scénario c’est quand j’étais cheffe “character”1 et qu’il fallait créer un personnage central. Le storyboard2 n’était pas encore fait et on avait besoin de savoir à quoi il pouvait ressembler. Je recevais le scénario en amont pour pouvoir l’imaginer et que les storyboarders3 puissent ensuite le dessiner correctement sur l’animatique4.»
Sarah Khalaf
« C’était sur F is for family de Netflix. C’était la première fois que je travaillais à partir d’un scénario. Je devais faire du développement, du co-autorat graphique sur le character design5, le tout en anglais. C’était un peu compliqué ! »
Yoann Hervo
« En tant que cheffe animatrice6, j’arrive au tout début du projet. Je lis la bible littéraire […] il y a des ébauches de scénarios qui donnent pas mal d’indications sur le style du projet et d’animation. »
Lucie Arnissolle
Travailler à partir d’un scénario…Qui n’existe pas
« Quand on arrive à l’étape de développement graphique, on a simplement le dossier d’intention – donc la bible graphique ou littéraire – et généralement, les scénarios n’existent pas en tant que tels. Il peut y avoir un condensé du scénario en quelques lignes, un résumé de ce qu’il va se passer dans un épisode type, mais c’est tout. À partir de là, on crée des décors, des environnements ou des personnages, sur lesquels les scénaristes puis les storyboarders vont devoir s’appuyer après coup. Le scénario est écrit en parallèle des créations graphiques. »
Thomas Greffard
Ce qu’ils retiennent du scénario
« Que c’est essentiel. »
Yoann Hervo
« Le scénario c’est le moteur. »
Thomas Greffard
« J’ai souvent eu du mal à mettre la main sur les scripts des productions sur lesquelles j’ai travaillé. Souvent, ils sont au fond du tiroir. »
Lucie Arnissolle
« Quand on fait du character design, on a toujours une structure qui est donnée par le scénario ou juste un tout petit brief qui est donné par le réalisateur, donc on ne part jamais de rien. »
Sarah Khalaf
L’organisation entre auteurs graphiques
« Il y a une personne qui se charge des décors, une autre qui se charge des personnages. »
Thomas Greffard
« En série, vous avez un réalisateur, des scénaristes, des directeurs d’écriture, un assistant réalisateur, un deuxième assistant réalisateur. La direction artistique n’est pas présente sur tous les projets mais elle se démocratise. Ensuite, il y a des leads (ndlr : des responsables) sur chaque poste : chef design personnage, les props (accessoires), les effets spéciaux, les décors trait, les décors couleur. Ensuite il y a l’animation, le layout7, la mise en couleur de l’animation… Toutes ces étapes sont vérifiées par le réalisateur, le directeur artistique et les chefs de poste à chaque niveau. Puis il y a le compositing8avec l’intégration et l’image finale qui est dessinée dessus. »
Lucie Arnissolle
« Je travaille avec l’animatique. J’ai des indications de rythme et de durée. C’est un peu la partition, toutes les intentions sont là. »
Sarah Khalaf
Leur rôle dans le processus créatif et la narration
« L’animation est un travail d’équipe et notre objectif, à tous, est d’en sublimer chacune des étapes. Le board va pousser le scénario plus loin. S’il y a un petit gag dans le script, il sera accentué au board. Chaque étape est là pour que ça devienne plus drôle, plus compréhensible, plus beau, plus cohérent. »
Lucie Arnissolle
« Au décor, on va essayer d’aller plus loin que l’histoire, c’est ça qui est super. On va se demander comment vivent les personnages, à quoi ressemble leur quotidien, avec quoi ils s’habillent et fabriquent leur maison. Se poser toutes ces questions, pas forcément visibles au scénario, permet de rendre le tout plus cohérent. »
Clémence Bourson
Les contraintes
Tout comme en prise de vues réelles, l’animation a ses propres contraintes.
« Le budget est une grosse contrainte. »
Yoann Hervo
« Le budget et le temps, les deux sont intrinsèquement liés. »
Thomas Greffard
Des contraintes souvent amplifiées avec les licences.
« J’ai bossé sur les deux saisons de Tic et Tac. Il y a eu énormément d’étapes de validation avec le diffuseur. »
Sarah Khalaf
« Sur Zig et Sharko 2, une licence, une série que l’on voulait un peu dépoussiérer. Il y a eu une refonte totale du graphisme en première intention. Les personnages étaient différents et impliquaient une nouvelle animation, qui a un peu effrayé parce qu’elle bousculait les codes. »
Lucie Arnissolle
Et au niveau des coproductions internationales ?
« Est-ce qu’il faut ou non montrer des spécificités culturelles ? On a beaucoup tendance à montrer les spécificités culturelles qui nous sont propres, mais si le public visé est plutôt international, on va davantage miser sur des références plus américaines, parce qu’elles sont partagées. »
Thomas Greffard
Leurs préférences
Les auteurs graphiques font face à une grande diversité de missions. Certaines les passionnent, d’autres moins !
Leurs préférés
« Je préfère travailler sur l’acting. J’aime beaucoup faire jouer les personnages, les faire parler, c’est le moment où je retrouve le plaisir du jeu d’enfant. »
Sarah Khalaf
« Ce qui est intéressant quand on fait les pauses clés, ce sont les pauses assez dynamiques où on peut pousser les formes et faire des choses intéressantes comme dans les scènes d’aventure. »
Clémence Bourson
« Moi je préfère décrire les habitats ou les pièces de vie des personnages. Au travers des endroits dans lesquels ils vivent, les objets vont raconter aussi les caractères des différents personnages. »
Thomas Greffard
« Dans l’animation, on a la chance de pouvoir varier les projets et on a des univers tellement variés, graphiquement très différents et j’aime me plonger à chaque fois dans un nouvel univers. »
Lucie Arnissolle
Ce qu’ils aiment le moins
« Les foules ! Quand il y a énormément de personnages, c’est compliqué de bien le représenter et de rendre ça intéressant. »
Lucie Arnissolle
« Ça peut être quand il y a trop d’ambiance, trop de personnages. Ce n’est pas tant un problème au scénario qu’à la production. On sait qu’on n’aura pas le temps et l’argent pour le faire. »
Clémence Bourson
« Ça me rend triste de faire des personnages très beaux et lisses. »
Yoann Hervo
LA différence entre les publics cibles
En plus de créer, il faut savoir à qui l’on s’adresse et la manière de le faire sera différente en fonction des publics ciblés.
« La cible change le ton, le graphisme. La nature graphique du projet va être très différente, selon si on s’adresse à un public pré-scolaire, scolaire ou adulte. En jeunesse, c’est très rapide parce qu’il y a un format d’épisodes de 7 ou 10 minutes, avec un certain quota de plans à réaliser. Dans l’animation adulte, on prend davantage le temps de mettre en place une mise en scène plus réaliste. Les situations se définissent petit à petit et sont plus proches de situations cinématographiques. Là où la mise en scène en jeunesse est très codifiée et répond à une charte qui se répète beaucoup. »
Thomas Greffard
IA vs animation
L’arrivée de l’IA ne menace pas uniquement les scénaristes. Plusieurs corps de métiers du cinéma et de l’audiovisuel sont touchés.
« L’IA, ça peut être un formidable outil et j’insiste sur le mot outil […] Je ne pense pas que le cinéma puisse se passer de l’humain. »
Yoann Hervo
« ll faut absolument que ce soit cadré pour empêcher le pillage. »
Lucie Arnissolle
« J’ai peur que ça vienne appauvrir la création. »
Clémence Bourson
« Techniquement, en tant qu’outil, l’IA peut simplifier tout le travail de nettoyage ou de mise en couleur en étant généré, ce qui permettrait aux animateurs d’économiser du temps sur certaines choses, au profit de missions plus intéressantes. On peut imaginer que l’IA puisse animer des foules par exemple. Je suis convaincue que la technologie fait changer les métiers, et qu’il y a toujours des postes qui disparaissent. »
Sarah Khalaf
Leur projet rêvé
« J’aimerais bien bosser sur de la science-fiction, sur un univers où il n’y a rien d’existant, que ce soit au niveau des designs, des décors. Ne ne pas avoir de références réalistes, je crois que ça me plairait bien. »
Clémence Bourson
« Pour un peu m’enrichir, j’aimerais bien changer de style et puis peut-être aussi toucher au long-métrage, que je n’ai jamais fait non plus. »
Sarah Khalaf
« Je pense que j’ai déjà eu l’opportunité de faire ce que je voulais faire, c’est-à-dire de travailler dans le registre de la science-fiction. […] Changer de registre au maximum. »
Thomas Greffard
« Mon vrai rêve, c’est de bosser sur du court-métrage d’auteur avec un style que je trouverais surprenant. »
Lucie Arnissolle
Leurs œuvres (d’animation) de chevet
« J’ai revu Pinocchio de Walt Disney, 1940 […] J’ai trouvé ça techniquement merveilleux. Et sinon une série, c’est Smiling Friends, que je conseille à tout le monde. C’est vraiment stupide. Très bizarre, un peu effrayant, elle mélange plein de styles, j’aurais bien voulu bosser dessus. »
Yoann Hervo
« À Annecy, j’ai vu Art College 1994 de Liu Jon. C’est un film chinois qui parle d’un groupe d’artistes dans une école, dans les années 90, des peintres, des chanteurs… et ils se posent plein de question sur l’art, comment déterminer que son travail est fini, qu’est-ce qui est beau, comment ils vont continuer leur vie après. […] C’est un film qui parle de ce que c’est que de vivre avec son art… »
Lucie Arnissolle
« Primal de Genndy Tartakovsky, l’une des dernières séries que j’ai vues, que j’ai beaucoup aimée. Je trouve que c’est vraiment très fort. J’adore son travail depuis longtemps mais là, le niveau de mise en scène est bluffant… »
Thomas Greffard
« Là je suis en train de regarder la série Only sur Netflix. C’est vraiment super chouette. C’est un mix de plein de technique. Et toujours sur Netflix, un court-métrage de Hardman, Robin Robin. C’est super chouette et pas très connu. C’est un conte de Noël avec un petit rouge-gorge qui est élevé par des souris et qui pense qu’elle est une souris. C’est vraiment super mignon, ce n’est pas très long. »
Sarah Khalaf
Message aux scénaristes
« Bravo. Bon courage pour les Américains. […] Le dessin animé n’est pas réservé aux enfants. »
Yoann Hervo
« J’aimerais leur proposer d’aller prendre un verre. »
Clémence Bourson
« Les rencontrer, travailler directement avec eux. Je pense que ça ne peut qu’être fructueux si on peut vraiment échanger au maximum. »
Thomas Greffard
« Peut-être plus d’interactions avec eux, ça pourrait vraiment être hyper intéressant. »
Sarah Khalaf
- Dirige l’équipe des character designers, artistes qui s’occupent de la création des personnages. ↩︎
- Séries de cases dessinées représentant une œuvre audiovisuelle plan par plan. ↩︎
- Ceux dont le métier est de dessiner le storyboard (le découpage d’un film ou d’une série, plan par plan, en dessins). ↩︎
- Maquette visuelle animée à partir des images du storyboard. ↩︎
- Secteur de l’animation où on s’occupe de créer les personnages en image. ↩︎
- Dirige les équipes des animateurs et animatrices, artistes qui s’occupent de mettre en mouvement les personnages. ↩︎
- Représentation 3D du storyboard. ↩︎
- Assemblage et harmonisation de tous les éléments visuels. ↩︎

