
Alumni du Centre de compagnonnage en Occitanie (promotion 2022-2023), Meryem-Bahia Arfaoui a déjà réalisé un court métrage, Les Splendides, grand prix du jury Arte. Son documentaire Camionneuse, co-produit par Arte et Les Batelières Productions, est sorti fin 2025.
Peux-tu nous résumer un peu ton parcours JUSQU’À LA RÉALISATION DE CAMIONNEUSE ?
J’ai fait des études universitaires en droit et sciences politiques, orientées recherche. J’ai toujours été intéressée par les questions d’archives, de pouvoir. Quand j’ai arrêté ma thèse, je suis revenue à Toulouse, où ma bande de copains m’a proposé de faire de la radio. A partir de là j’ai compris qu’avec du son, on peut raconter des histoires. Je me suis mise à enregistrer un peu tout ce qui m’entourait et à tester des trucs, mixage, montage… J’ai appris à écrire comme ça.
En 2020, j’ai écrit un petit scénario de court métrage de fiction mais je n’arrivais pas à écrire les personnages. Donc j’ai créé en me basant complètement sur les gens que je voyais autour de moi. J’ai écrit ”à partir du réel”, comme on dit. Ce premier projet s’accompagne d’une grosse frustration parce que c’est le moment où je me rends compte que les choses ne sortent pas pareil dans la réalité et qu’un film, ça s’écrit d’abord dans ta tête, puis au scénario, au tournage, et enfin au montage.
En 2021, Arte lance un concours de court-métrages documentaires. Même réflexion que pour le premier court métrage de fiction : je ne sais pas écrire du documentaire. Qu’est-ce-que je sais faire que je peux réinvestir ? C’est comme ça que j’ai fait Les Splendides. Puis j’ai été prise à la Résidence La Ruche Gindou Cinéma, qui a été un gros boost dans mon parcours.
Qu’est-ce-que ton expérience d’apprenante au Centre de compagnonnage t’a apporté ? Comment s’est déroulée la collaboration avec ta compagnonne Camille Duvelleroy ?
Il y a eu un avant et un après le compagnonnage. De manière très pragmatique, ça m’a apporté un réseau. Je suis encore en contact régulier avec des personnes de ma promo et bien sûr avec Camille, ma compagnonne, que j’ai suivie sur l’écriture et le tournage de Patience Mon Amour saison 2. C’est à travers elle que j’ai rencontré Laurent Duret et Bachibouzouk production avec qui je travaille sur un projet en ce moment. Que ce soit la Ruche (ndlr la Résidence Guindou Cinéma) ou la Cité, les deux m’ont fait comprendre que j’avais le droit d’écrire des histoires et de faire des films. Que je devais être patiente mais surtout que j’avais le droit d’aller à mon rythme.
Et puis bien sûr, ça m’a apporté une technique d’écriture et de lecture.
Pourquoi est-ce important de développer des centres de formation ailleurs qu’en Île-de-France ?
Tu parles à la personne la plus chauvine de la Terre ! (rires) Moi, j’ai toujours dit que je ne ferais pas de cinéma si je devais partir de Toulouse. C’est vrai, si tout le monde habite à Paris, ça veut dire que dans notre imaginaire, on va tous avoir les mêmes décors, les mêmes couleurs, les mêmes histoires. Ce qui fabrique notre imaginaire, c’est ce qu’on voit au quotidien. Par exemple, on me demande souvent pourquoi je filme en 4 : 3. Je suis une enfant de la télé cathodique et des quartiers populaires, j’ai grandi entourée de gros carrés, – les immeubles – avec des petits carrés dedans, – les fenêtres -. Ça a forgé ma perception.
Créer, écrire dans des endroits différents, ça produit quelque chose d’un peu plus harmonieux et d’un peu plus juste dans la manière dont on raconte le monde et dont on en rend compte. Et développer des centres en région, ça valorise les régions elles-mêmes !
Au-delà de ça, il y a aussi la question de la limite d’âge dans les formations créatives. J’adore le fait qu’il y ait des centres de formation comme la Cité européenne des scénaristes qui te permettent de candidater, même si tu as plus de 30 ans ! Je viens d’un milieu dans lequel il fallait avoir un métier qui paye. Jamais de la vie je n’aurais pu aller vers un métier artistique à 18 ans ! Il m’a fallu du temps pour sortir de ce chemin-là.
Revenons à Camionneuse : comment t’est venue l’idée de départ ? Est-ce que tu as d’abord rencontré Zina, la protagoniste du documentaire ou bien l’idée était-elle antérieure À VOTRE RENCONTRE ?
La première idée est venue d’une obsession que j’avais, qui était de faire un film avec des camions. Je savais que ce que je voulais raconter, dans le fond, c’était mes thématiques de prédilection : qu’est-ce-que ça signifie d’habiter le mouvement ? Que veut dire l’exil, que veut dire “être exilé(e) » ? Je savais aussi que je voulais filmer une camionneuse pour pouvoir raconter quelque chose qui soit juste, avoir un endroit de rencontre entre moi et la protagoniste. Je voulais une camionneuse qui vienne d’une histoire d’exil ou de quartier populaire.
Donc pour résumer, j’avais la structure générale, je savais quels sujets je voulais traiter, et je savais surtout de quelle façon je n’avais pas du tout envie de les traiter. Je savais que je ne voulais pas faire un récit d’émancipation, donc j’ai écrit à rebours de ça.
Ce n’est pas moi qui ai rencontré Zina, c’est le personnage qui a rencontré son documentaire. Quand j’ai contacté Zina, par des potes communs, elle était en Algérie. On a commencé par passer trois jours à Paris ensemble, de neuf heures à 23 heures. Zina me racontait toute sa vie, et elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle se livrait comme ça. Ensuite, j’ai réécrit mon projet à partir d’elle, de son vécu. Et surtout, on s’est retrouvées autour d’une idée commune, celle de la transmission. Si une petite fille, dans un quartier populaire, tombait sur notre film, on voulait qu’elle puisse se dire “Ah ouais, moi aussi je peux faire un film”, ou bien “Moi aussi, je peux devenir camionneuse”.
En réalité, j’ai eu la sensation de simplement devoir cheminer pour rencontrer mon film. Je disais souvent, quand on avait des galères, “Zina, le film existe déjà, qu’on le veuille ou pas, et là, on doit juste cheminer pour le rencontrer ».
COMBIEN DE TEMPS A DURÉ LE TOURNAGE ?
On a fait cinq jours de repérage ensemble avec Zina, en camion, puis 10 jours de tournage donc 15 jours en tout. On a étalé ça sur deux ans parce qu’on voulait pouvoir filmer plusieurs saisons. Comme c’était mon premier film, j’avais besoin de commencer à monter avant que le tournage soit terminé et de faire des allers-retours avec ma monteuse, Yasmina Jaafri, pour voir ce qu’il manquait. Je n’avais pas réalisé à quel point l’écriture se fait aussi au montage.
Dans le documentaire, la partie tournée en Algérie arrive à la fin. Est-ce-que ça suit la chronologie du tournage ?
Oui, on a tourné en Algérie en mars 2024. Et on a fini de tourner en juin.
L’Algérie, c’était la seule session, outre les repérages d’une semaine avec Zina, où on a tourné plusieurs jours d’affilée.
Est-ce que ça a été aussi un moment particulier pour toi ? Parce que finalement c’est un moment où tu rentres vraiment dans la vie personnelle de Zina, où tu vas rencontrer sa famille, SES RACINES.
Au-delà de ça, pour moi c’était hyper important que les deux côtés de la Méditerranée existent dans ce film. Ça n’aurait pas été cohérent de filmer une camionneuse immigrée, qui passe sa vie sur la route, de faire un film sur l’exil en se questionnant sur l’héritage historique, les archives, sans tourner en Algérie. Et en plaçant cette partie à cet endroit-là du film, au montage, je savais que j’allais réussir à ne pas faire un récit d’émancipation, genre rêve américain.
Quels seraient les conseils que tu pourrais donner à une personne qui veut devenir auteur, autrice, réalisateur, réalisatrice de documentaire ?
Le premier, je pense, c’est d‘avancer à son rythme. J’ai souvent eu l’impression que si je refusais une opportunité, j’allais rater la chance de ma vie. Non ! Avant de faire quelque chose, il faut savoir pour quelle raison tu le fais. De la même manière, il faut prendre le temps de rencontrer les gens avec qui tu travailleras peut-être plus tard. Moi, il y a des producteurs avec qui je sais que j’aimerais travailler un jour. Ça ne s’est pas encore fait mais en attendant, ça fait trois ans qu’on boit des cafés ! Et prendre son temps, ça veut aussi dire prendre le temps de s’informer, de connaître ses droits, donc faites relire vos contrats avant signature, même si vous avez l’impression que les personnes en face de vous sont les plus gentilles du monde. Ça reste un travail et une relation de subordination employeur-employé.
Le deuxième conseil, c’est de continuer à se former, par tous les moyens possibles. Avec des centres de formation, mais aussi en animant des ateliers d’écriture avec des publics qui n’ont rien à voir avec nous. De tester plein de types d’écriture différentes !
Enfin le troisième conseil, c’est de savoir que la meilleure manière de créer, c’est de faire avec les autres, de faire ensemble. Et de ne pas partir s’installer à Paris !
Un grand merci à Meryem-Bahia pour cet entretien !
Camionneuse est disponible gratuitement sur Arte jusqu’au 06/07 !



