Rendez-vous annuel de la fiction française, dans ce qu’elle fait de plus ambitieux, le Festival de La Rochelle accueillait, pour cette 27ème édition et en plus des nombreuses projections, plusieurs tables rondes.
Pauline Rocafull, déléguée générale de la Cité européenne des scénaristes, était invitée à participer à l’une de ces discussions, autour de l’avenir de la fiction et la nécessité d’investir dans la formation des scénaristes, sous l’égide du Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (CEEA), présidé par Bibiane Godefroy, depuis mars 2025.
Y étaient également présents :
- Béatrice Pacotte, directrice du CEEA
- Vincent Robert, scénariste et formateur au CEEA
- Mélanie Jochum, scénariste et formatrice au CEEA
- Rebecca Windeler, Responsable Grow Creative Europe du Sud (Netflix)
La discussion était modérée par le journaliste et critique Benoît Lagane.
Comment les formations au scénario s’adaptent-elles à l’évolution rapide des contenus et de leurs modes de production ? Quelle attitude adopter face aux outils d’intelligence artificielle, qui bousculent notre façon d’écrire et d’enseigner ? Pourquoi est-il plus urgent que jamais de développer des formations en prise avec le marché ?
UN PREMIER TOURNANT A L’ORÉE DU XXIEME SIÈCLE
Ce n’est pas un hasard si le CEEA, pionner de la formation à l’écriture audiovisuelle en France, voit le jour en 1996, au moment même où les séries américaines sont de plus en plus nombreuses à affluer sur le petit écran français. Exit les sagas à la Dallas, les univers varient, le genre (Buffy, Charmed) a le vent poupe et surtout, les séries sont de plus en plus nombreuses à développer des personnages, en profondeur, et à attacher une grande importance à la psychologie. Et cela contribue bien sûr à faire apparaître, dans la caisse à outils de tout bon scénariste, les fameuses “fiches personnages”, à côté du pitch et du synopsis.
Pour Vincent Robert, formateur, bien que cette tendance soit déjà visible depuis plusieurs dizaines d’années, elle n’en reste pas moins, encore aujourd’hui, un défi de taille :
« Un spectateur n’a pas la fiche personnage sous les yeux. Il rentre en contact avec le personnage et au bout de quelques secondes, il se fait son opinion et c’est au scénariste d’être au rendez-vous !”
Vincent Robert
Même son de cloche côté Netflix, qui propose de nombreux ateliers d’écriture dédiés à la création de personnage, à ses équipes créatives, chaque année :
“Nous sommes très vigilants sur le fait que l’intrigue ne doit pas prendre le dessus sur la caractérisation, qui est essentielle”
Rebecca Windeler
Retour à la fin des années 1990. Alors que les Français ne savent déjà plus où donner de la tête entre X-Files et 24 Heures chrono, une petite entreprise de location de DVD voit le jour à Scotts Valley, au cœur de la Californie. 27 ans plus tard, Netflix est devenue le géant mondial de la VoD et a été rejointe par d’autres mastodontes. Un bouleversement majeur, qui a démultiplié l’offre de contenus audiovisuels disponibles et transformé durablement les attentes du public.
Pour les invités de la table ronde, ce changement de paradigme a évidemment eu un impact énorme sur les compétences demandées aux scénaristes :
“ Notre pratique est moins artisanale qu’avant, en particulier dans le domaine des séries, qui répondent à un mode de production beaucoup plus industrialisé qu’il y a vingt ou trente ans. La coopération est devenue une compétence essentielle du métier, il faut pouvoir écrire à plusieurs, savoir travailler en room. Et puis bien sûr, la maîtrise des outils numériques, sans lesquels il est devenu impossible de travailler !”
Vincent Robert
APPRENDRE A ÉCRIRE … AVEC LES AUTRES
L’écriture en collectif est donc devenue, en moins de trente ans, l’une des compétences-clés du métier de scénariste et l’un des piliers des formations comme le CEEA ou la Cité. Ainsi, durant les deux années de la formation longue du CEEA, les élèves apprennent à travailler en ateliers collectifs, à raisons de cinq à six personnes par groupe. A la Cité, les apprenants ont l’opportunité de développer un concept de série par groupe de quatre et sous la supervision de producteurs et de chargés de programmes de France Télévisions. L’opportunité d’apprendre à écrire à plusieurs, tout en confrontant son travail au regard des autres.
“Au CEEA, nous sommes convaincus que c’est aussi par la lecture du travail d’autrui, que l’on aiguise son regard critique sur son propre travail.”
Mélanie Jochum
Les rencontres avec les professionnels du secteur, elles aussi, font maintenant partie intégrante des formations de scénaristes, comme l’expliquent Pauline Rocafull et Béatrice Pacotte. En jeu : la capacité, pour les jeunes talents, de savoir s’adresser aux différents interlocuteurs (producteur, diffuseur) et d’adopter une posture professionnelle. Aux antipodes du cliché d’un scénariste isolé et avec pour seule compétence attendue, le génie de sa plume !
On écrit collectivement, en rooms, mais on écrit aussi avec d’autres parties prenantes que nos homologues scénaristes. Producteur, réalisateur, diffuseur…Pour résumer, le scénariste est un auteur bien sûr mais un auteur de l’ombre, dont le texte, tel qu’il a été écrit, ne rencontre jamais son public ! »
Pauline Rocafull
Et c’est bien parce qu’une fois insérés, on attend d’eux de grandes compétences d’écriture en collectif, qu’ils y sont autant sensibilisés ! Rebecca Windeler l’admet, impossible, quand on travaille sur un projet Netflix, de le faire en solitaire :
“Il n’y a pas de série chez Netflix, qui commence avec un seul scénariste.”
Rebecca Windeler
L’IA : UN ÉQUILIBRE PÉRILLEUX, ENTRE NÉCESSAIRE MAITRISE ET RISQUE DE DEPENDANCE
“L’IA peut peut-être écrire un scénario. Mais elle ne sera jamais scénariste.”
Pauline Rocafull
30 novembre 2022 : OpenAI lance ChatGPT, et avec lui, survient le plus grand bouleversement depuis la démocratisation d’Internet.
Pour les filières de l’écriture, comme pour la majorité des écoles et centres de formation dans le monde, se joue un nouveau défi majeur. Comment préparer la jeune génération à la maîtrise de ces outils, sans en dissimuler les risques et ce, dans un contexte où lesdits outils ont des années d’avance sur les programmes pédagogiques ?
Pour le CEEA, tout se joue dans un subtil équilibre entre nécessaire information des élèves, à travers des conférences sur l’actualité des IA et leur utilisation par le secteur, et formation au prompt, mais uniquement en deuxième année. A la Cité, selon une même logique, les apprenants sont préparés à l’usage des IA à travers un cours dédié, qui a permis à l’association d’actualiser sa certification
“Il ne faut pas que l’IA soit taboue, mais il faut avoir en tête qu’elle nous emmène progressivement vers un formatage des idées et donc des contenus produits. En tant que scénariste, il faut en être conscient.”
Pauline Rocafull
Et qu’en est-il du côté des plateformes ? Rebecca Windeler confie travailler avec vigilance sur le sujet. “Chez Netflix, nous sommes prudents. Nous informons les scénaristes et les laissons libres dans leur utilisation mais en aucun cas il n’y a d’obligation à l’utiliser, au contraire.”
Tous, autour de la table, s’accordent pour dire que l’IA, surtout, bouleverse les rapports professionnels et exige de la part des scénaristes, tout comme des producteurs, une très grande transparence. Seule façon de se prémunir d’un outil qu’on ne maîtrise encore que très peu.
ÉCRIRE AU DELÀ DES FRONTIÈRES
Et dans un monde où le formatage des contenus menace, comment préserver la singularité des talents et la collaboration humaine ? Le secteur a peut-être trouvé une solution.
Conservatoire européen, Cité européenne, nombreuses sont les formations en scénario qui affichent leur volonté de favoriser un partage d’idées et une collaboration à l’échelle intracontinentale, si ce n’est internationale. A la tête du CEEA depuis un an, Béatrice Pacotte réaffirme ainsi la volonté de l’école de réembrasser sa vocation européenne, en développant des partenariats avec d’autres écoles de l’UE, pour mutualiser les ressources et les imaginaires. La Cité, elle, mène d’actives recherches pour déployer le modèle largement éprouvé du compagnonnage à l’étranger.
Du côté de Netflix enfin, les équipes encouragent les rencontres et la mutualisation des savoir-faire, à travers de nombreux workshops, organisés aux Pays-Bas et qui réunissent plusieurs scénaristes, de nationalités différentes.
Et dans cette recherche de nouveaux contenus, comment ne pas penser que plus que jamais, nous avons besoin de prêter attention à de nouvelles voix, porteuses de nouveaux récits ? Une idée notamment portée en France par son premier diffuseur, France Télévisions, soutien majeur de la création audiovisuelle et dénicheur de nouveaux talents.
Depuis quatre ans, le CEEA s’investit ainsi dans le projet ATOM aux côtés de la productrice martiniquaise France Zobda (Eloa Prod), et avec le soutien financier de France Télévisions et du CNC. Le principe ? Prendre en charge la formation de cinq talents issus de différents territoires d’Outre-mer, au CEEA, pendant deux ans. L’enjeu est de taille : les territoires d’Outre-mer ont longtemps été tenus éloignés des réseaux de formation aux métiers créatifs, une situation qui peine encore à se résoudre, malgré les initiatives.
La Cité quant à elle, et grâce au financement de France Télévisions, a misé sur une formation courte, de quatre mois, entièrement en distanciel, pour sensibiliser les étudiants ultramarins à l’écriture audiovisuelle. A la clef, un pitch devant les producteurs et productrices de France Télévisions et le Pôle Outre-mer et la conviction que oui, le métier de scénariste fait partie des possibles (lire notre article)
C’est un enjeu primordial pour notre secteur. On accepte beaucoup plus difficilement qu’un récit soit écrit par une personne qui n’a rien à voir avec la situation ou le territoire qu’il ou elle raconte.
Pauline Rocafull
Dans un monde soumis à des bouleversements technologiques comparables à ceux d’il y a trente ans, auxquels s’ajoute un contexte environnemental et humain bien plus pessimiste, la fiction a, plus que jamais, un rôle un jouer. C’est par elle que peuvent se nouer des coopérations qui dépassent les frontières, l’émergence de voix que l’on n’a jamais pris le temps d’écouter et des modèles de vivre-ensemble plus durables et respectueux du vivant.
Dans ce contexte, la formation et la transmission des compétences sont primordiales. Savoir rester curieux du monde qui nous entoure, être prêt(e) à faire face à un secteur en mutation, interroger nos fondamentaux et nos biais d’écriture.
Quand j’ai commencé, le fait de se former n’était pas bien vu, on le voyait comme « ah, tu n’as pas le niveau ! Et de la même façon, on jugeait les scénaristes qui enseignaient.
Aujourd’hui, de plus en plus de scénaristes talentueux ont théorisé leur technique et ont envie de la transmettre.
Pauline Rocafull
Réécoutez la table ronde en intégralité sur le site du CEEA : https://ceea.edu/episode-5-table-ronde-la-fiction-change-continuer-a-se-former-est-il-devenu-essentiel-pour-creer-demain-au-festival-de-la-fiction/



