Interview avec Eve-Lise Blanc-Deleuze


Après une carrière chez Nintendo en tant que Responsable Marketing puis directrice de la communication, Eve Lise Blanc-Deleuze a occupé plusieurs postes de direction à Canal + Multimédia, Télévision Interactive et LCP-Assemblée Nationale. Chef de la Mission Cinéma et Industries créatives du ministère des Armées depuis 2019, elle a également présidé la Commission RIAM (Recherches et Innovations en audiovisuel et multimédia) du CNC de 2017 à 2021.

Qu’est-ce qui a poussé le ministère des Armées à s’ouvrir au monde de la création, et notamment à nouer un dialogue avec les scénaristes ?

Les armées et le cinéma, c’est une histoire ancienne, et dans certains pays comme les États-Unis, c’est même une collaboration très étroite. En France, jusqu’en 2016, le ministère pouvait être contacté ponctuellement par des scénaristes ou des réalisateurs, mais sans cadre clair.La bascule a eu lieu avec Le Bureau des légendes. La collaboration a été extrêmement fructueuse, alors même qu’il s’agissait d’un service très fermé du ministère. Et c’est précisément à partir de cette réussite-là que Jean-Yves Le Drian (ministre de la Défense entre 2012 et 2017) décide de créer la mission cinéma en 2016 pour structurer une relation plus ouverte et plus assumée entre le ministère et les scénaristes.

Qu’est-ce que cette collaboration a révélé, selon vous, sur les besoins réels des auteurs lorsqu’ils s’attaquent à des sujets militaires ?

Elle a révélé qu’il y avait un vrai besoin d’accompagnement. Le ministre est parti d’un constat simple : les Français aiment leur armée. Les sondages mensuels montrent entre 80 et 84 % d’opinions positives. Mais, paradoxalement, ils n’ont quasiment aucune idée de ce qui s’y passe, de comment ça fonctionne, de la diversité des missions. Et c’est compréhensible, ce n’est pas comme un commissariat ou un hôpital dans lesquels on peut entrer librement. Une base militaire, on n’y accède pas. Et depuis la suspension du service militaire à la fin des années 1990, les Français n’ont plus de contact direct avec leurs armées. Résultat : une image positive, mais une connaissance quasi nulle.

Si je résume, dans l’imaginaire collectif, l’armée de terre ce sont des soldats qui conduisent des chars, dans l’armée de l’air il n’y a que des pilotes de chasse, et dans la marine ce sont les matelots qui attendent sur le pont d’un bateau. La réalité est évidemment très éloignée de ça, les métiers sont multiples, les expertises aussi. C’est pour ça qu’à l’époque, le ministre Le Drian a décidé de créer une sorte de bureau d’accueil, inspiré du modèle américain, pour favoriser l’émergence de programmes en lien avec nos sujets et lever l’autocensure des scénaristes qui, jusque-là, n’osaient pas trop nous solliciter.

Comment votre mission a-t-elle évolué depuis sa création ?

L’arrivée de Florence Parly en 2017 marque une continuité : elle signe un accord avec la Guilde des scénaristes pour organiser des “opérations découvertes” du monde militaire. Puis, en 2019, on a élargi l’action de la mission cinéma à tout l’écosystème audiovisuel, car un scénariste sans producteur ne peut pas aller loin, et un producteur sans diffuseur non plus. L’idée était de sensibiliser l’ensemble du secteur à nos sujets. Et d’ouvrir ensuite à d’autres vecteurs narratifs : bande dessinée, jeu vidéo, webtoon, manga… Pour nous, ce sont des supports « de communication » qui permettent au grand public de mieux appréhender les enjeux de défense.

Mais attention, quand je parle de communication, on a vraiment deux mots tabous chez nous, propagande et censure. C’est votre projet, pas le nôtre. Nous analysons simplement si un projet, s’il voit le jour, va contribuer à une meilleure compréhension des armées. S’il y a un risque d’erreur ou de contresens majeur, on le signale et on explique pourquoi. Et on propose des solutions compatibles avec l’histoire. Je vous donne un exemple : si dans un scénario, une scène montrait un comportement totalement interdit par la Convention de Genève, on expliquerait pourquoi cette scène n’est pas crédible, on réorienterait en proposant une alternative crédible qui ne dénature pas le récit. Nous veillons simplement à ce que les valeurs de l’institution soit respectées. Les personnages peuvent ainsi pour les besoins dramatiques désobéir ou avoir un comportement délictueux, mais le scénario doit montrer qu’ils sont pris, ils sont sanctionnés, car dans la réalité ils le seraient. Notre objectif n’est pas de contrôler les récits, mais de fournir de la matière pour qu’ils soient vraisemblables.

Justement, pouvez-vous nous expliquer comment se passe une collaboration entre un scénariste et un consultant militaire ?

Nous avons deux approches, une approche proactive pour vous inspirer et vous sensibiliser sur un sujet, et une approche réactive, en réponse quand vous nous contactez avec un projet. Dans tous les cas, notre objectif reste le même : vous aider à raconter des histoires justes, crédibles et fortes. Concernant le « proactif », ce qui nous intéresse, c’est de vous faire découvrir et toucher du doigt les enjeux du moment, comme la lutte cyber, l’importance du renseignement, ou la guerre qui se déroule actuellement dans l’espace, par exemple. On organise des opérations découvertes pour ça, pour vous sensibiliser aux grands enjeux aujourd’hui auxquels la France est confrontée.

Concernant le « réactif », quand on travaille avec les scénaristes, on découvre son projet, on identifie quels experts seront les plus à même de les accompagner, on organise des rencontres avec des hauts-gradés, des immersions en unité pour mieux comprendre la réalité du terrain (comme Frédéric Krivine qu’on avait envoyé en Roumanie lorsqu’il développait Sentinelles-Ukraine). On peut aussi  accompagner le développement tout au long de l’écriture avec des consultants militaires qui interviennent en tant que conseiller technique, pour relire le script, expliquer les écarts entre fiction et réalité, donner le bon vocabulaire etc. mais surtout partager leur passion et leurs connaissances du métier.

Pour terminer, pouvez-vous nous en dire plus sur ce nouveau métier de consultant militaire ?

Il y avait un pont à trouver entre faire connaître nos problématiques auprès de scénaristes, mais également faire comprendre les « obligations » dramaturgiques auprès de militaires et leur faire découvrir votre manière de travailler : la façon de poser des questions, de creuser, de revenir, d’éplucher une problématique comme une pelure d’oignon.

C’est pour cela qu’on a demandé à la Cité Européenne des Scénaristes d’organiser des formations “pour l’interne”. On en est désormais à la huitième session. Chaque session forme une dizaine de militaires et leur apprend le B.A.BA en termes de scénario : le vocabulaire audiovisuel, la construction, les rythmes de narration, la nécessité de cliffhangers, la caractérisation des personnages… pour pouvoir ensuite vous conseiller en parlant le même langage et vous donner un accès direct à une connaissance incarnée, vivante, et qui dépasse largement la simple documentation.

Et justement quels sont les déclics ou transformations les plus fréquents que tu observes chez eux ?

Le principal déclic, c’est la prise de conscience. Comprendre que même si on a plein d’idées, il faut passer par des étapes précises : actes, élément déclencheur, motivations profondes… Et surtout comprendre qu’on n’écrit pas gratuitement. Il faut toujours savoir pourquoi on raconte quelque chose, ce que veut vraiment le personnage, quel sens ça a.

Il y a aussi la découverte de la stratégie professionnelle. Écrire ne suffit pas. Il y a le FAIA du CNC, les appels à projets, Séquence 7, les associations… Beaucoup découvrent cet écosystème. Et puis l’importance d’écrire à plusieurs. La Cité insiste beaucoup dessus, et je trouve qu’ils ont raison.

À ton avis, est-ce qu’on sous-exploite encore le potentiel du scénario hors fiction ? Est-ce que ça a du sens de former des personnes qui ne veulent pas devenir scénaristes ?

Oui, clairement. Même si en France on est moins dans l’oralité qu’aux États-Unis, le scénario aide à convaincre, à transmettre une idée, à prendre la parole. Pitcher une histoire, réagir à l’auditoire, comprendre ce qui embarque les gens… Ce sont des compétences utiles partout : communication, marketing, commerce.

Les bases du scénario, ce sont les bases de la compréhension humaine : motivations, conflits internes, psychologie, transmission. Raconter une histoire, c’est donner une forme à quelque chose de flou. Et ça, ça sert bien au-delà du cinéma. On retrouve ces mécanismes dans le storytelling, l’improvisation, le psychodrame même. C’est une manière de rendre consciemment visible ce qui, sinon, reste flou.

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Xavier Dorison, scénariste et membre de la Red Team, revient sur son expérience au cœur de l’anticipation stratégique. Entre contraintes militaires, hybridation des formes et urgence narrative, il partage les défis d’écrire des futurs plausibles — et la nécessité d’inventer, demain, des utopies crédibles. Un éclairage précieux sur la place concrète des scénaristes dans la fabrique du futur.